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 Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent. • Rhaenys & Elinor

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Elinor Piète
COURONNE
■ Localisation : Port-Réal.
MessageSujet: Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent. • Rhaenys & Elinor   Mar 7 Fév - 11:42




Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent.

Les cellules noires portaient bien leur nom. La lumière du jour n’y accédait que par un puits minuscule établi pour renouveler l’air plutôt que pour laisser entrer quelques rayons de soleil. Ainsi, les habitants de ces lieux autant perdus qu’oubliés pouvaient respirer mais avaient dû s’habituer à cette faible lueur. C’était une des choses qu’Elinor redoutait. Un jour, elle remonterait à la surface, pour une raison ou pour une autre, et la lumière risquait bien de la rendre aveugle car inconnue pour ses prunelles noisette. Alors chaque jour, la jeune femme levait les yeux vers ce puits de lumière, espérant ainsi ne pas perdre l’habitude de se confronter à la lumière. Pourtant, chaque fois que le garde entrait avec sa torche, l’effet était déjà grandement désagréable…

La jeune femme allait mieux. Ce n’était guère Valyron de Mantarys qui aurait pu dire le contraire car l’inquiétude s’était lue dans ses yeux quand il était venu retrouver Elinor quelques jours après la prise de Port-Réal par les forces ralliées à Jaehaerys. Jaehaerys… La jeune femme ne pouvait s’empêcher de penser à ce jeune prince qui ne tarderait à devenir roi – ou bien l’était déjà ? – et allait récupérer son trône légitime. Elle aurait donné sa vie pour lui et, bien que tout cela demeurait flou, elle était sûre d’avoir bien agi en se rendant dans sa chambre afin de lui parler, afin de lui offrir son allégeance. Mais jusque-là, elle n’avait eu aucun retour sur la chose, le garçon étant surement bien préoccupé par d’autres choses qu’elle. Assise dans l’ombre, le regard tourné vers la lumière, Elinor murmurait quelques paroles aux Sept pour qu’ils viennent en aide, non pas à elle, mais à son époux.

Elle avait perdu l’esprit, s’égarant dans une folie contagieuse qui était telle celle qui avait dévoré Maegor avant qu’elle ne le tue. La réalité et l’imagination s’étaient confondues dans un brouillard vaseux, la laissant là, incapable de penser, ne souhaitant que mourir pour rejoindre Ondrew. Puis, Valyron lui avait raconté les évènements récents, n’omettant pas de lui annoncer la survie de l’homme qu’elle aimait plus que tout au monde. Si, sur le moment, elle avait souhaité mourir tant elle se détestait de ce qu’elle avait pu faire, elle avait fini par reprendre ses esprits et mettre en place certaines choses pour essayer de contrer les procès à venir. Car des procès, il y en aurait et elle n’y échapperait pas. Le maître des Lois le lui avait dit tout comme elle avait fini par s’en douter en retrouvant la raison : elle était accusée du Régicide de Maegor. A raison, évidemment, car c’était bien elle qui avait massacré le Roi dans une rage puissante et destructrice, mais le reconnaître signait son propre arrêt de mort. Le problème, elle le retournait encore et encore dans sa tête. Si elle plaidait non coupable, les preuves se chargeraient de l’enfoncer car elle avait été la dernière personne à voir le Roi vivant. Ou bien alors, on lui demanderait les raisons de cette présence aux côtés de Maegor dans ses derniers instants et pourquoi aurait-il appelé après lui car elle était persuadée que Méléagant Darry était prêt à délivrer ce genre d’informations pour se sortir vivant de ce trou à rats. Elle soupira longuement, passant ses mains sur son visage aux traits tirés. Cela semblait sans issue.

Un garde entra dans la cellule et elle leva la main, protégeant ses yeux de la lumière de la torche qu’il portait. S’avançant d’un pas ou deux, portant un sourire carnassier sur les lèvres, il agita devant elle son assiette de nourriture du jour, comme on le ferait pour exciter un chien. « Eh ben, ma jolie, on a faim aujourd’hui ? Tu sais ce qu’il faut faire pour avoir ton assiette, hein ? » L’araignée lui adressa un regard mauvais, poussant un long soupir. Ce genre de rituel, elle s’y était habituée. Les gardes semblaient prêts à monnayer tout et n’importe quoi pour la voir finir dans leurs bras. Une noble, tous souhaitaient l’humilier, non ? Elle garda le silence, relevant le menton comme le mettant au défi d’aller plus loin. « Non ? C’est con, ce ragout avait l’air plutôt fameux. » Il retourna alors l’assiette dont le contenu se renversa sur le sol poisseux de la cellule. L’araignée ne le quitta pas des yeux, son regard froid, implacable, glacial. Un frisson parcourut le soldat qui tourna les talons après avoir posé une petite cruche d’eau sur le sol, refermant la porte derrière lui. Elinor avait rapidement compris qu’ils ne pouvaient rien lui faire. Elle était un pion précieux pour tous les puissants et le seul moyen potentiel de faire parler leur frustration de la mort de Maegor qu’ils n’avaient pu orchestrer eux-mêmes.

Se redressant dans un nouveau soupir, elle s’avança vers l’endroit où se trouvait son repas. Se saisissant de la cruche d’eau, elle en but plusieurs gorgées avant d’en verser dans la gamelle vide qu’il avait laissé tomber là. Puis, avec patience, elle nettoya chacun des morceaux de viande dans l’assiette avant de les porter à sa bouche. Elle ne pouvait pas se passer de manger, n’étant pas seule à subir cette faim. Si l’idée de porter l’enfant de Maegor la répugnait, elle ne souhaitait pas le voir la tuer en puisant toutes ses réserves. Chaque jour, elle tournait le regard vers son ventre, essayant de constater un changement dans sa morphologie. Quand Valyron lui avait permis d’accéder discrètement à ses appartements afin de retrouver Ondrew, elle avait profité de cela pour se laver et changer de robe, prenant soin d’en prendre une qui ne marquait pas de manière précise sa taille mais flouant cette dernière. Elle ne savait pas combien de temps elle devrait rester ici alors autant prendre les devants sur ce genre d’informations. Elle mangea dans le silence. A dire vrai, elle ne parlait pas réellement, prêtant plutôt attention aux paroles des autres, délirantes, déprimées. Elle avait cru deviner la présence de Rodrik Farring non loin d’elle et, au fond d’elle, savoir des proches si près d’elle la rassurait.

Elle ignorait combien de temps était passé depuis ces évènements et elle vivait chaque jour grâce à la faible lueur qui émanait depuis le conduit, lui permettant de reconnaître les périodes de nuit et de jour. La brune demeurait silencieuse, assise au fond de sa cellule quand un cliquetis se fit entendre dans la serrure. Relevant les yeux, elle les plissa rapidement devant la torche que le soldat glissa dans le support qui était fait pour. « Debout. T’as de la visite, l’assassin. » Elinor fronça les sourcils tant par l’emploi d’un tel surnom que par cette visite énigmatique. Cependant, elle obéit, attendant simplement que quelqu’un fasse son entrée. Et quelle ne fut pas sa surprise quand elle avisa les cheveux blonds de la princesse Rhaenys qui l’observait depuis ses yeux violets. Sa ressemblance avec Jaehaerys était là plus saisissante que jamais et Elinor en demeura bouche bée durant plusieurs secondes avant de se laisser tomber à genoux, la tête inclinée avec respect. « Princesse Rhaenys. » Elle prit une profonde inspiration avant de relever la tête, une expression soucieuse sur ses traits. « Votre frère va-t-il bien ? »

© Belzébuth

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The Beautiful Spider
The dangerous black widow encases her victims with silk, and then kills with poison from her fangs.
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Rhaenys Stark
COURONNE
■ Localisation : Sur la route de Port-réal...
MessageSujet: Re: Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent. • Rhaenys & Elinor   Mer 8 Fév - 0:43




Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent.

Le matin se levait doucement, comme prenant son temps avant d’étendre son empire sur le royaume des hommes. Malgré l’obscurité du ciel le vent était déjà tendrement chaud, une douce brise qui pénétrait dans chacun des interstices de la forteresse de Port-réal, ses sifflements pareils aux cris de fantômes plus présents que jamais. La chambre de la reine avait été entièrement vidée, les voilages remplacés, les meubles mêmes avaient été brulés avant d’être remplacés par ceux qui avaient orné ma chambre de jeune femme, et pourtant… Pourtant je ne pouvais pas ignorer l’esprit encore si prégnant des femmes qui avaient habité ces appartements au luxe étourdissant. La forteresse bâtie par Maegor n’avait plus rien des appartements que nous avions pu connaître lors de notre enfance. Il semblait pourtant qu’à présent les appartements royaux devaient s’y trouver, et ils étaient d’une construction telle qu’il garantissait aux royaux habitants une confidentialité bienvenue dans une forteresse comme le Donjon Rouge.

Tournant le dos à ces appartements, je ne pouvais détacher mon regard de la ville qui s’étendait à mes pieds. Combien de fois avais-je, dans mes rêves les plus fous, imaginé revenir dans cette ville qui avait été le théâtre d’une enfance heureuse. Il semblait que plus rien ne subsistait de l’ancienne capitale des Sept Couronnes, ravagée par la guerre et la désolation. Je pouvais voir, ici et là, les ruines d’une cité glorieuse maltraitée par son propre maître. Je pouvais encore entendre les cris des victimes et sentir l’odeur de la mort sur ma peau. Arriverais-je un jour à oublier tout cela ? Arriverais-je à détacher de mon cœur le sentiment d’immense gâchis qui me saisissait alors que je balayais du regard les maisons effondrées et les amas de corps qui encore s’entassaient, attendant d’être réclamé ou enterré pour éviter la propagation de maladies. Il avait fallu faire vite, et pourtant alors que le siège avait vu triompher les Rebelles depuis déjà de nombreux jours, il semblait que la ville ne pouvait encore renaître de ses cendres. A la minute même où la bataille avait cessé, après avoir brièvement rencontré les vainqueurs, Jaehaerys et moi étions sortis dans les rues, rencontrant ce peuple qui avait tant souffert et qui accueillait son nouveau roi comme un véritable sauveur. J’avais tant voulu faire davantage pour ces hommes et ces femmes qui souffraient, mais plus une minute de mon temps ne semblait m’être dévolu. Alors je profitais de la nuit pour prendre ce temps que l’on me refusait à présent.

« Rhaenys Targaryen, princesse des Sept Couronnes, fille du roi Aenys Ier Targaryen, petite fille du Conquérant, acceptez-vous ce rôle que le conseil dépose entre vos mains ? »

« Je l’accepte. »

Ils s’étaient agenouillés, chacun d’entre eux hormis Jaehaerys, et tous avaient incliné la tête, et alors que mon regard croisait celui de mon frère, je voyais ses lèvres bouger sans prendre réellement conscience des mots qui s’en échappaient.

« Sa Grâce Rhaenys Targaryen, Reine Régente des Sept Couronnes, Protectrice du Royaume. »

Le sourire qui ornait le visage de mon frère seul avait pu redonner quelques couleurs à mon visage qui était devenu livide… plus encore qu’à l’ordinaire. Je me rappelais à peine des événements qui avaient précédé l’instant où j’avais été faite régente. Il y avait eu quelques résistances de la part de Daenys, mais elle n’avait rien pu faire contre la décision du Conseil de Régence qui s’était à l’unanimité prononcé en ma faveur. Elle avait bien tenté de s’entretenir avec moi, de me convaincre que le rôle que je convoitais n’avait rien de glorieux, qu’il était dangereux, que je ne connaissais rien des ressors de la cour, que tout cela me détruirait et détruirait Jaehaerys… Je n’avais pas douté de la véracité d’un seul de ses mots. C’était avec fébrilité que j’avais reçu la couronne de ma grand-mère, selon les vœux de mon frère, et accepté la responsabilité d’une Régence qui, je n’avais guère d’illusions, m’était confié en titre seulement. La poigne des Lannister et des Baratheon se faisait déjà sentir. Les intrigues de ceux qui affluaient à la cour ne se dissimulaient même pas.

« Votre Grâce ? »

La demoiselle de compagnie que j’avais fait appeler était déjà là. Bientôt le soleil serait levé et il me faudrait assister à une réunion du Conseil Restreint. Les choses ne pouvaient plus attendre. Jaehaerys était plus que déterminé à remettre les Sept Couronnes sur le chemin de la prospérité et de la paix, et pour cela les obstacles n’étaient guère rares. Il me fallait un bain, une robe à la hauteur de l’instant, sans doute des bijoux, puis je prendrais mon repas du matin en compagnie de mon frère. Ce repas était bien le seul instant que nous pouvions partager sans craindre d’être interrompus. Je la remerciais d’un sourire mais ne me pressais pas d’entamer ce rituel matinal déjà bien installé. Le ciel devenait déjà orange, le matin se levait, et bientôt Il serait là. Comment pouvais-je seulement parvenir à garder la tête froide alors que la nouvelle de la venue de Jorah m’avait été annoncée quelques jours auparavant. La large armée du Nord se dirigeait vers la capitale, et à sa tête le seigneur des immenses terres nordiennes, le seigneur de Winterfell… Mon époux. Jorah.

J’avais voulu rester une éternité sur ce balcon, fermant les yeux pour laisser mon corps tout entier se soumettre au caprice du vent. Ma peau n’en était que plus frémissante alors que sa douce caresse s’insinuait dans les voilages légers et immaculés de ma robe de nuit. Il me semblait que le souffle me manquait constamment dans cette ville, dans cette forteresse. Sans cesse à bout de souffle je tentais de garder contenance, m’accrochais à Jaehaerys pour ne pas fléchir, mais le choc avait été plus brutal que je ne l’avais attendu. Les murs que j’avais retrouvé n’avaient plus rien d’une maison, les jardins de mon enfance avaient été remplacés par de vulgaires bosquets sans attrait, le ciel était trop bleu, l’air trop chaud, le paysage trop urbain. Où étaient donc les étendues gigantesques du Nord, l’air frais et la beauté des neiges estivales ? Où était l’authenticité de la pierre du Nord et la rudesse du bois brut ? Où étaient les bras puissants de l’amour et le regard fuyant d’un homme qui se sait abandonné ? Le passé. Tout cela n’était plus que le passé. J’avais choisi. Si je regarde en arrière… je suis perdue.

Délaissant alors vivement le balcon et la douceur de l’aube, je me jetais à corps perdu dans ce bain qui serait court et loin d’être délaissant. Aller de l’avant. Abandonner le passé… Jusqu’à ce qu’il me rattrape.

***

Les yeux de Jaehaerys étaient fixés dans les miens, avec une intensité que je ne leur connaissais pas. Malgré les apparences, il entendait et comprenait tout ce qui se disait autour de la table, mais il semblait avoir besoin de prendre du recul face aux débats qui avaient lieu.


« Le peuple ne comprendrait pas qu’il n’y ait pas de punition ! »

« Et nous ne pouvons pas punir sans juger ! »
« Juger ? Qu’y a-t-il de plus à juger lorsque toutes les preuves sont disposées à nos pieds ? »

Les esprits s’échauffaient, et si certains gardaient un silence bien avisés, d’autres s’emportaient plus que de raison.

« Punir sans juger serait s’abaisser à agir comme l’Usurpateur ! »

« Messieurs. »

Je n’avais pu contenir mon intervention. Ma voix avait été douce, presque tendre, mais bien audible. Le calme qui revenait dans la salle du Conseil Restreint avait tout d’une bénédiction. La question était simple : devions-nous juger tous les accusés de traîtrise ? Seulement les plus notables ? Exécuter ou exiler ? Priver de titres ou assassiner dans l’obscurité des geôles ? Les yeux de Jaehaerys étaient sérieux, pourtant je pouvais sentir un sourire invisible s’étendre sur ses lèvres. Il réfléchissait et appréciait le calme pour cela. J’avais un temps imaginé que mon frère serait impressionné et timide à la tâche de Roi, il n’en était rien. Il n’avait pas manqué un seul rassemblement du Conseil, avait rencontré chacun des chefs Rebelles, avait lu chacun des décrets de Maegor, rien n’avait échappé à son sérieux.

« Nous n’assassinerons personne, les procès seront publics et feront preuve de la plus grande impartialité dans le traitement des preuves et des cas particuliers. Du grand seigneur au serviteur le plus zélé, chacun sera jugé avec la même neutralité et bénéficiera d’un avocat. »

Certains opinaient, d’autres restaient silencieux mais laissaient leur mécontentement se manifester sur leurs visages. Les procès publics avaient cela de dérangeant qu’ils exposaient aux yeux du peuple les process internes au Donjon Rouge, mais surtout qu’ils mettaient dans la tourmente certains grands noms du Royaume. Les torts pouvaient être bien grands, il ne s’agissait pas moins là de l’honneur de familles nobles.

« Majesté. Nous devons nous assurer du soutien du peuple… Nous ne pouvons nous permettre de… souiller l’honneur des grandes familles de ce royaume… »

« Ne s’en sont-ils pas chargé eux-mêmes, Grand Mestre ? »

Encore une fois je n’étais pas parvenue à garder le silence. Jaehaerys et moi avions discuté de ce qui nous semblait le plus juste. Le peuple comprendrait-il que les traîtres ne soient pas punis ? Et comprendrait-il que cette punition ne soit pas rendue en toute justice ?

« Je comprends vos réticences, Messieurs. Ces années ont été celles d’une guerre sans merci, nous opposant, frère contre frère, voisin contre voisin… Je suis encore bien jeune, mais j’ai été le premier témoin de la faille qui a déchiré notre Royaume. J’ai promis à mon père, à mon peuple, et me suis promis à moi-même de redonner paix et unité aux Sept Couronnes… dans la mesure de mes faibles capacités. »

Jaehaerys s’était levé calmement, le regard déterminé, le geste assuré alors même que les grands seigneurs du Royaume le regardaient, dans l’attente de la décision qui serait sienne… et mienne.

« … Est-ce la cruauté de mon oncle, ses excès, sa folie, qui ont amené les Sept Couronnes au bord du précipice ? Sans doute en partie. Seulement c’est l’entorse initiale à la Justice qui est à l’origine de tant de pertes et de destruction. C’est pour la Justice que vous vous êtes vaillamment battus, c’est pour la Justice que notre peuple a enduré tant de souffrances, c’est pour la Justice et uniquement pour elle. Alors quelle sorte de Roi serais-je si je permettais à l’injustice de présider cette nouvelle ère de paix ? »

Il s’était déplacé, durant tout son discours, fixant un à un les chefs de guerre qui avaient pris place autour de cette table, finissant son périple à mes côtés. Il déposait une main sur mon épaule, faisant à présent face à son trône vide, et déposant son regard bienveillant et confiant sur chacun de ceux qui l’avaient écouté. Je ne pu dire à l’instant si j’étais plus impressionnée que fière, mais il était certain qu’il y avait chez Jaehaerys une sagesse louable, et une détermination sans faille à être Roi. J’étais Régente, mais il était Roi, et je ne me permettais pas de l’entraver dans l’exercice de fonctions qu’il prendrait bientôt en toute indépendance. Tous acquiescèrent, et qu’auraient-ils pu faire d’autre après tout ? Le roi avait parlé, et sagement parlé, sans doute certains encore doutaient de cette décision, mais il semblait évident qu’aucun n’oserait l’avouer à la face du jeune roi.

« J’entends vos conseils et suggestions, Messieurs. Entendez bien que je les estime et les considère au plus haut point. Je suis jeune, encore bien inexpérimenté, et je vous sais gré de l’intérêt profond que vous portez au bien-être de ce royaume. »

Je déposais ma main sur la sienne, souriant à ce jeune homme qui avait déjà tant d’un roi. Les seigneurs opinaient de la tête, et il n’y eu plus un mot plus haut que l’autre. La liste des prisonniers était bien longue, les procès prendraient plusieurs jours… Rodrik Farring, Valyron de Mantarys, Elinor Piète, et encore tant de noms bien connus de la Cour, qui étaient tombé avec Maegor. La réunion fut longue, et je n’hésitais pas à faire valoir mon avis au même titre que celui des autres seigneurs et de mon roi. Alors que tous sortaient, la salle semblait presque étouffante de chaleur. Ne restait plus que Jaehaerys et moi, face à face, chacun à un bout de la grande table en bois massif qui était à présent recouverte de parchemins et de coupes vides. Mon frère se levait rapidement, ouvrant l’un des petits vitraux donnant sur la cour animée en contrebas. Il ne prononçait pas un mot, et c’est uniquement le bruit de ses talons qui résonnait sous les voûtes de la salle du conseil. Il ne me fallut guère longtemps pour retrouver cette facilité à lire en lui. Il était satisfait, détendu mais concerné. Se saisissant rapidement d’une carafe contenant un vin de La Treille, il m’en versa une large coupe avant d’en faire de même pour lui-même.

« N’es-tu pas trop jeune pour ce genre de breuvage ? »
« Si je suis assez âgé pour ce genre de réunion, j’imagine que je suis tout à fait en droit de boire ce genre de breuvage. »

Après un sourire discret il tirait le lourd siège qui jouxtait immédiatement le mien avant de s’y laisser tomber avec un soupir. Il ne dit rien de plus et déposait la coupe sur la table avant de laisser sa tête aller en arrière pour reposer contre le dossier. Les yeux fermés, il restait immobile de longues secondes. Dans une telle position, on aurait pu croire qu’il dormait.

« Ils ne me font pas confiance. »

La faille était là. Il était jeune. Il avait été replacé sur le trône par ces hommes, et ceux-ci avaient à présent l’intention de le gouverner. Un garçon comme roi, une jeune femme comme Régente, la situation idéale pour un Lannister, ou un Baratheon.

« Prend patience… »
« Ils me voient comme un gamin. Un enfant. Indigne de gouverner… »
« Non pas indigne, Jaehae. Ils te voient comme un enfant, encore trop jeune pour l’exercice du pouvoir. Du moins c'est ainsi qu'il souhaitent te voir. »
« Je n’ai pas l’intention d’être une marionnette, encore moins la marionnette des Lannister, Rhae. »

Si j’avais pu craindre qu’il ne soit manipulable avant de reposer les yeux sur lui, il ne faisait plus aucun doute que mon frère ne serait pas un roi marionnette… sans doute au grand dam de certains des grands seigneurs du royaume. Je portais la coupe à mes lèvres et déposais une tendre main sur celle de mon frère. Il était difficile de ne pas le voir comme un homme à présent. Plus grand que la moyenne des jeunes hommes de son âge, il y avait dans son visage quelque chose de mature qui le vieillissait subtilement.

« Tu n’avais pas grand chose d’une marionnette tout à l’heure… Tu as très bien parlé. »

Il ne dit rien sur l’instant, maintenant ses yeux fixés dans le vide avant de vider sa coupe d’une traite. Je laissais échapper un rire spontané à la vue de ses joues empourprées associées à son regard tourmenté.

« J’ai tout à prouver. A prouver à une cour dubitative sinon hostile, à un peuple brisé, à des familles désespérées… »

Il marquait une pause, et tournait son regard vif vers moi.

« Et à toi. »

Je fronçais les sourcils avant de vider à mon tour la coupe qui me brulait les doigts tant le liquide qui s’y trouvait me semblait tout à fait a propos devant l’inquiétude qui marquait les traits de mon frère.

« Tu n’as rien à me prouver Jaehaerys. »
« Tu as abandonné ton foyer, ton époux, tout ce que tu avais fini par aimer… pour moi. »
« TU es mon foyer. TU es tout ce que j’aime. Je te l’avais promis et je suis revenue. Nous ferons face à tout cela, ensemble. Cesse de te préoccuper de tout cela, ton précepteur t’attend. »

« Ne l’appelle pas ainsi… Cela me donne l’impression d’avoir encore huit ans. »


Je me levais et éclatait de rire bien malgré moi.

« Bien, Sir. Votre compagnon d’apprentissage vous attend bien sagement dans vos appartements… »

Il se levait, faussement bougon, et alors qu’il passait à mes côtés il se saisissait de ma main pour y déposer un baiser plein d’une tendresse fraternelle salvatrice en ces instants de grande tension. La porte qui se refermait me laissait seule dans une salle qui, tout à coup, devenait plus grande et sombre. Le vitrail ouvert laissait passer un air étouffant de chaleur. Quelques papiers parvenaient à voler sur la table, me rappelant à la situation actuelle. Les geoles étaient pleines et certains des noms de la liste résonnaient plus que de raison dans mon esprit. Jaehaerys et Aemon avaient été particulièrement concernés par le sort de l’une de ces personnes… Elinor Piète. Aemon criait à son innocence quand Jaehaerys affirmait qu’elle était une fidèle des Targaryen… des vrais Targaryens. Sa qualité de dame de compagnie de ma tante ne jouait pas en sa faveur cependant. Il était à présent clair qu’elle était accusée de régicide, mais s’il ne s’était s’agit que de moi elle en aurait été récompensée. Cela faisait de nombreux jours que j’avais voulu la rencontrer, connaître sa version, et de nombreux jours qu’Aemon avait tenté de faire de même sans que l’on ne l’y autorise.

« Clétias ? »

Le petit homme qui se trouvait derrière la porte de chaque endroit où je me trouvais – je ne su trop par quelle magie – apparut sur le champ.

« Votre Grâce ? »
« Que pouvez-vous me dire d’Elinor Piète ? »
« Oh… de nombreuses rumeurs, Votre Grâce… »
« Et dans les faits ? »
« Demoiselle de la maison Tyssier du Bief, elle a épousé Ondrew Piète contre la volonté du seigneur Tyrell… Elle était, comme vous le savez, la suivante de votre tante la Princesse Daenys, une amie proche du Prince Aemon et… »
« Et ? »
« Et bien… certaines rumeurs évoquent une certaine… proximité, avec Maegor. »

Je ne dis pas un mot de plus, et le vieil homme resta immobile à mes côtés.

« Je souhaite visiter les geôles. Et rencontrer Elinor Piète. »
« Majesté ? »
« Maintenant. »
« Mais… »
« Mais quoi ? Faut-il toujours que l’on me réponde ‘Mais’ lorsque je demande quelque chose ? Qu’y a-t-il donc pour m’empêcher de visiter les geoles ? Un monstre mystérieux ? Ces personnes se trouvent au fond de cellules fermées par des portes renforcées par des barreaux d'acier ! Je doute que l’un d’entre eux n’ai la capacité magique de s’en échapper en ma présence. »

Je reprenais ma respiration et réalisais, à l’expression de profond choc sur le visage de Clétias, que sans doute mon emportement avait été assez peu royal et conventionnel.

« Pardonnez-moi, Clétias. Je vous prie… conduisez-moi à Lady Piète. »
« Le roi… »
« Au nom des Sept, Clétias, si vous ne m’y conduisez pas j’en trouverai le chemin moi-même. »

Sans attendre même la moindre réaction de la part du vieil homme j’attrapais le pan de ma robe et me dirigeais rapidement vers la porte qui s’ouvrait devant moi à l’instant où je m’en approchais. Il ne fut pas nécessaire de me retourner pour constater que Clétias m’avait suivi, et je le laissais subtilement prendre la tête de notre petite troupe, suivie d’un garde royal.

***


Le chemin jusqu’aux geoles était long et chaotique, les marches qui menaient aux profondeurs les plus secrètes du Donjon de Margor n’avaient rien d’une douce promenade de santé… D’autant plus avec une robe brodée et lourde, ainsi que des chaussures peu adaptées à la pierre humide et glissante. Par trois fois il fallut que le garde ne me rattrape pour m’éviter une chute fatale. A mesure que nous progressions, le silence se faisait pesant, parfois rompu par le bruit d’une fuite d’humidité, ou par le claquement des bottes des soldats qui étaient chargés de surveiller les prisonniers.

Enfin nous parvenions au niveau qui renfermait ceux que je souhaitais voir. Les soldats étaient attablés dans l’entrée, occupés à boire et jouer aux cartes semble-t-il. Sans relever la tête celui qui semblait en être le chef s’exclama d’une voix bougonne.

« C’est quoi encore ? Pas de visites. On dégage. »

Me raclant la gorge, j’attendais que l’homme ne relève la tête pour lui adresser un sourire poli. Visiblement déstabilisé, celui-ci lançait un juron avant de faire tomber sa coupe dans un fracas d’autant plus assourdissant qu’il brisait violemment le silence presque solide des lieux. Tous se levèrent avant de tomber à genou à terre comme un seul homme, les yeux baissés.

« Majesté… Pardonnez-moi, je n’avais pas été prévenu de votre visite… Je… Je… »
« Pourriez-vous me conduire jusqu’à la cellule d’Elinor Piète, je vous prie, Capitaine ? »
« La régicide ? Aucune visite n’est autorisée, Votre Grâce. »
« Oh… ainsi j’imagine que cet ordre vient d’un personnage dont le pouvoir de décision est supérieur à celui de la Régente du royaume ? Conduisez-moi à elle, maintenant. »

Atteindre Elinor Piète allait finir par être plus compliqué encore que rejoindre Port-réal à dos de dragon en plein siège…

La cellule de la jeune femme se situait dans un couloir dans lequel les cellules s’enchaînaient. Je ne pouvais que deviner les personnalités qui se trouvaient enfermer dans ces caves voûtées fermées d’une lourde porte de bois renforcée de barreau d’un acier résistant. Je ne pouvais nier que la confrontation me rendait légèrement nerveuse. Je n’avais pas particulièrement peur d’Elinor Piète, mais plutôt des vérités qu’elle détenait silencieusement dans cette minuscule, obscure et humide cellule.

« Debout. T’as de la visite, l’assassin. »

Le spectacle qui s’offrait à mes yeux avait tout d’horrifiant. La jeune femme n’avait rien de terrifiant en elle-même, mais la cellule dans laquelle elle était détenue était d’une saleté époustouflante. A mes pieds s’étalait une sorte de bouillie qui ressemblait de très loin à quelque chose de comestible, mêlée à une flaque d’eau trouble. Il n’y avait pas de lit, une simple paillasse à même le sol et une couverture rêche qui ne devait guère tenir chaud. Aucune lumière ne filtrait, et le feu de la torche en devenait presque douloureux tant l’obscurité semblait être la norme en ces lieux. Alors qu’elle levait les yeux, on eu pu croire qu’elle voyait un fantôme tant son air était effaré.

« Princesse Rhaenys. »

Elinor Piète tombait à genoux respectueusement avant de relever la tête pour reprendre la parole.

« Votre frère va-t-il bien ? »

Je restais à une distance raisonnable alors que le garde déposait la torche dans le réceptacle prévu à cet effet. Alors que la voix d’Elinor lui parvenait, il s’avançait vivement pour se placer entre nous et pointer un doigt menaçant à quelques centimètres du visage de la jeune femme… qui ne sourcillait pas pour autant.

« Surveille ton langage ! On dit Votre Grâce face à la Régente du Royaume, et on n’parle pas avant qu’elle ait parlé ! Le roi ne t’a pas appris ça quand tu… »

« Il suffit, Capitaine, il me semble que Lady Piète a saisi le message. Apportez de l’eau ainsi que du pain et un repas chaud digne de ce nom, je vous prie. »

Sans plus un mot il s’inclinait et quittait la cellule, me laissant seule – non sans hésitation – en compagnie de celle que l’on appelait secrètement déjà « La Régicide ». Elle restait à présent silencieuse et je l’imitais un instant afin de prendre conscience de la situation. Elle ne semblait pas blessée mais la fatigue se lisait pleinement sur ses traits.

« Jaehaerys se porte très bien, il donne déjà du fil à retordre à ceux qui s’étaient imaginé qu’il ne serait qu’un demi roi. »

Je ne pu retenir un sourire plein de tendresse, avant de me reprendre, parler de Jaehaerys en ces termes en présence d’une quasi-inconnue était loin d’être une idée brillante. Mais déjà le capitaine revenait, déposant aux côtés d’Elinor une miche de pain, un broc d’eau claire et fraiche, ainsi qu’une assiette de ragout. A mon effet il déposait un petit tabouret sur le sol avant de s’incliner et de sortir, jetant un regard mauvais à la jeune femme.

« J’imagine qu’il n’est pas le plus charmants des compagnons. »

Elinor était accusée de régicide, un crime puni de mort, mais malgré les grands discours de Jaehaerys sur la justice je ne pouvais me résoudre à laisser la situation se dérouler comme elle l’aurait du. Je ne pu m’empêcher de repenser à ces rumeurs qui avaient parcouru le palais, ces rumeurs d’une relation charnelle entre Maegor et Elinor, ces rumeurs qui faisaient d’elle son assassin… Qu’est-ce qui avait pu pousser une jeune épouse éprise de son mari à se jeter dans les bras d’un homme aussi cruel que l’était mon oncle ? Les bleus et blessures que j’avais vus sur son corps lorsque je l’avais trouvée avec Jaehaerys avaient-ils quelque chose à voir avec tout cela ?

« Vous n'ignorez pas les raisons qui me poussent à vous rendre visite, Elinor... Aemon et Jaehaerys clament votre innocence. Quant à moi je n'ai vu de vous que le spectacle d'une femme ensanglantée et munie d'une arme au-dessus de mon frère... dernière âme à avoir vu mon oncle vivant selon les dires... »

Elinor Piète savait des choses. Elle avait vu et vécu des choses. Je ne pouvais m’empêcher de vouloir connaître cette vérité dont elle disposait. Je ne pouvais m’empêcher d’espérer que cette vérité ne me permette de lui sauver la vie.

© Belzébuth

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Elinor Piète
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MessageSujet: Re: Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent. • Rhaenys & Elinor   Ven 10 Fév - 14:19




Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent.

L’araignée était en partie sonnée de la venue de la princesse dans sa cellule. Si elle avait espéré pouvoir s’expliquer avant son procès, elle n’avait jamais imaginé avoir à le faire en présence de celle que l’on appelait la dragonne des neiges et qu’elle n’avait vu que très peu, quand elle était plus jeune. Il était évident que la Targaryen n’avait aucun souvenir de la présence d’Elinor à Port Réal, le contraire aurait été étonnant. A l’époque, la jeune brune venait de faire son entrée à la Cour au bras de la Main du Roi. Discrète, peu encline à être intégrée dans les intrigues de Cour, elle s’était tenue distante de tous les problèmes majeurs rencontrés à l’époque pour se concentrer sur ses propres problèmes qui se résumaient à un mariage qui n’était pas soutenu par tous. Les yeux noisette de la demoiselle observaient avec attention celle qui lui faisait face. Belle, noble dans une robe qui la mettait royalement en valeur, Rhaenys avait grandi et c’était en femme qu’elle faisait son retour à la capitale. Un doigt accusateur ne tarda pas à être pointé sur elle, provoquant un léger mouvement de recul et réorientant son attention sur le soldat qui se trouvait là. Visiblement, elle n’avait pas été mise au courant des dernières nouvelles de la Capitale ce qui incluait l’élévation de la princesse au rang de Régente. Un fait logique et pourtant surprenant pour Elinor qui dévisagea vaguement l’autre dame avec surprise. Ainsi, Daenys n’avait su prendre le courant quand il lui avait été favorable. Les lèvres d’Elinor se pincèrent délicatement tandis qu’elle réfléchissait profondément à cela. Son absence n’avait pas dû aider la Mère dragon à prendre son rôle en main.

Le soldat se dirigea vers la sortie sur ordre de la nouvelle Régente, les laissant seules un instant. Le silence retomba et l’araignée ne sut si elle pouvait de nouveau poser le regard sur la jeune femme qui lui faisait face ou non. Alors elle se contenta d’attendre, le regard baissé vers le sol, appréciant cependant le geste de Rhaenys qui consistait à la nourrir et l’abreuver. Peut-être que le capitaine n’oserait pas lui demander quelques caresses en échange de nourriture servie dans une assiette, pour une fois. Elle manqua de sourire à cette pensée quand Rhaenys répondit à sa question, lui faisant instantanément relever les yeux qui se mirent à luire, une étincelle de joie venant illuminer le visage aux traits tirés de la native du Bief. Un sourire franc se dessina sur ses lèvres tandis que l’aînée vin souligner que, contrairement à ce que beaucoup avaient dû s’imaginer, Jaehaerys ne se laissait pas marcher sur les pieds. « Evidemment… Fous sont ceux qui se sont imaginé profiter de ce jeune garçon plein de ressources. Le seigneur de Farring a bien fait son travail. » Car oui, Rodrik avait été le précepteur du jeune prince, lui enseignant principalement les stratégies militaires et l’informant régulièrement sur ce qu’il se passait dans le Royaume. C’était d’ailleurs grâce à lui qu’Elinor avait pu approcher Jaehaerys plusieurs mois avant la bataille, s’entretenant plusieurs fois avec lui, ployant secrètement le genou devant le garçon et lui offrant une allégeance sincère, ce qui avait expliqué l’absence de crainte quand elle avait frappé à sa porte en plein cœur de la bataille. Lui savait à cet instant qu’il n’avait rien à craindre, malgré la tenue peu conventionnelle portée par la jeune femme.

Le capitaine revint alors qu’un nouveau silence s’était installé. Adressant un regard mauvais à la jeune captive, il déposa cependant l’assiette devant la Bieffoise ainsi qu’un morceau de pain et un broc d’eau claire. Puis, tournant les talons, il offrit un tabouret à Rhaenys avant de sortir pour de bon. Elinor s’empara vivement du pain, le portant à sa bouche avec une vivacité qui traduisait sa faim. Devant la question de la princesse qui n’avait que pour seul but de meubler le silence, l’araignée se contenta de hausser les épaules. « Croyez-moi, j’ai vécu pire. » A quoi seulement faisait-elle allusion ? Aux Tyrell qui l’avaient séquestrée à Froide-Douve durant tant de temps ? A la Cour qui l’avait insultée longuement à tort ? Ou bien de Maegor qui, de tous ses bourreaux, avait été de loin le pire ? Dans tous les cas, bien que retenue derrière des barreaux où la folie était chose qui régnait dans l’air, elle n’avait plus à subir de violences infâmes ni à devoir supporter le regard des autres qui se posaient sur elle avec un mélange de dégout et de mépris.

Portant le réceptacle à ses lèvres sèches, elle but une longue gorgée d’eau en fermant les paupières. Les plaisirs de la vie prenaient une dimension toute autre dans les bas-fonds de la capitale. L’eau, la nourriture, puisse-t-elle être peu appétissante, étaient des choses communes qui avaient une véritable valeur ici. D’autant plus pour une femme enceinte aux besoins plus grands et aux envies plus folles, non ? Elle allait s’attaquer au ragout quand la voix de Rhaenys la stoppa net dans son élan. Le regard de l’araignée se releva vers celui de la jeune femme, plus acéré, plissé. Non, en effet, à l’arrivée de la princesse, elle s’était doutée de la raison pour laquelle la blonde était entrée dans la pièce. Maegor. Sa mort. Elle ne doutait pas des murmures qui pouvaient parcourir les couloirs du château, les gens prononçant son nom avec crainte. Peut-être que même son père s’était joint à eux. Figée telle une statue, elle se contenta d’écouter entièrement la reine Régente.

Aemon et Jaehaerys. Un souffle doux et agréable que ces deux prénoms, d’autant plus qu’elle avait su les convaincre l’un et l’autre de son amitié profonde et qu’aujourd’hui, ils semblaient capables de lui rendre. Les deux princes, dont le futur roi, étaient persuadés de son innocence. Elle ne sut ce qui était le pire entre le fait de les décevoir tous deux ou bien de constater qu’ils avaient réellement confiance en elle. A contrario, il était vrai qu’elle n’avait pas vu la belle araignée sous son meilleur jour, arrivant dans la chambre de Jaehaerys au moment le moins opportun pour Elinor qui s’entretenait avec le jeune prince, essayant de lui expliquer de quelle manière ils pourraient se sortir de là ensemble. La suite, elle n’en avait qu’un très vague souvenir, son esprit s’étant alors enfoncé dans les limbes de la folie infiltrée en elle par Maegor.

Il y eut un silence durant lequel Elinor observa longuement la jeune femme qui lui faisait face. Elle était plus âgée qu’elle et pourtant, la jeunesse se lisait dans son esprit. Un esprit qui serait facilement manipulable. Rapidement, elle songea à Valyron de Mantarys qui, peut-être, était déjà en train de faire marcher les choses en sa faveur. L’araignée espérait bien ne pas être laissée pour compte. Poussant un soupir, elle reposa l’assiette sans y avoir touché. « Puis-je vous poser une question ? » Elle attendit un geste, une parole de la part de la jeune femme pour poursuivre. « Qu’avez-vous ressenti, quand vous avez su que Maegor était mort ? » Elle dévisagea la jeune princesse, essayant de comprendre ses réaction, guettant ses mimiques pour capter la sincérité de son propos. Les lèvres closes, le regard vide, elle écouta la jeune femme lui répondre avant de baisser les yeux.

Pouvait-elle ? Le doute était là, dans son esprit, essayant d’assurer sa sécurité. Mais surtout celle d’Ondrew. Alors, essayant de prendre un air dégagé, elle releva simplement le menton, les mains tremblantes. « Les dires ne sont que des murmures, d’autant plus à Port-Réal, véritable nid de vipères. Si les accusations à mon égard ne reposent que sur quelques paroles malvenues, alors je n’ai pas à douter de ma libération prochaine, n’est-ce pas ? A moins que ces dires ne salissent véritablement ma réputation ? » Elle poussa un nouveau soupir, essayant de réfléchir plus vite qu’elle ne le pouvait pour ne pas dire de choses qu’elle serait amenée à regretter. « Je suis ravie et rassurée d’entendre que l’on clame mon innocence. Mais votre présence ici m’amène à penser que vous n’y croyez pas. Alors dites-moi, votre Altesse, que pensez-vous de tout cela et que voulez-vous réellement savoir ? » Elle reprit en main son assiette, portant un morceau de viande à sa bouche avant de poursuivre. « Tout ce que j’ai entrepris, je l’ai fait dans le but d’en arriver à ce jour. Je pourrais vous avancer chaque chose que j’ai fait entre ces murs pour cela, mais me croirez-vous seulement ? Si votre frère, le Roi, et votre cousin ne parviennent pas à vous convaincre, comment pourrais-je y parvenir ? »

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Rhaenys Stark
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MessageSujet: Re: Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent. • Rhaenys & Elinor   Jeu 9 Mar - 23:31




Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent.

« Evidemment… Fous sont ceux qui se sont imaginé profiter de ce jeune garçon plein de ressources. Le seigneur de Farring a bien fait son travail. »

Je restais silencieuse un instant, méditant sur ce qu’était devenu le petit garçon que j’avais quitté. L’enfant que j’avais laissé derrière moi en même temps que l’on m’arrachait aux derniers vestiges d’une famille que j’avais chérie. La simple mention du nom de Rodrik Farring m’arrachait un frisson incontrôlable. Je l’avais tant haït, j’avais tant souffert de voir cet homme que j’estimais ne pas se ranger à mes côtés. Il avait assisté à ma naissance, et il fut un être central de ma jeunesse entre les murs du Donjon Rouge. Et pourtant il s’était détourné de moi et avait refusé de prendre les armes contre l’Usurpateur afin de rétablir la justice et Jaehaerys sur le trône. Je lui en avais tant voulu que sans doute aurais-je pu l’étrangler de mes mains si l’occasion m’avait été offerte. Et pourtant… Il avait été précepteur de Jaehaerys et avait veillé sur lui, il avait largement participé à faire de lui ce qu’il était aujourd’hui. Alors que je posais chaque jour à présent les yeux sur le jeune homme qui allait devenir roi, je ne pouvais m’empêcher de sentir cette haine s’éteindre peu à peu. Il avait veillé sur Jaehaerys, lui avait offert une figure paternelle lorsque tout s’était écroulé, il lui avait appris bon nombre des choses qu’il savait aujourd’hui… Il avait fait de mon jeune frère un homme… Il avait fait du petit garçon un roi. Rodrik Farring avait été arrêté et enfermé dans les geôles au même titre que tous ceux qui avaient collaborés au régime du Cruel, et je savais qu’il acceptait la sanction car il n’avait jamais réellement accepté le règne de Maegor… Il avait fait ce qu’il estimait être son devoir. Comme nous tous.

« Croyez-moi, j’ai vécu pire. »

La voix fluette d’Elinor Piète interrompait brusquement mes pensées, et le visage de Rodrik Farring s’effaça instantanément de mon esprit pour laisser place aux yeux expressifs de la jeune femme qui me faisait face. Dans quelle mesure étions-nous si différentes, elle et moi ? D’un âge presque semblable, nous étions deux jeunes femmes de la bonne société, soumises aux bons vouloirs de ceux qui se considéraient nos maîtres.

Alors qu’elle prononçait cette phrase, quelque chose me frappait violemment… une prise de conscience violente qui me faisait presque vaciller. Ce qui luisait dans les yeux d’Elinor Piète, les bleus qui ornaient son corps, la douleur qui imprégnait ses traits… Rien de tout cela ne m’était étranger, bien au contraire. Autant de marques que j’avais eu l’opportunité de contempler à loisir lorsqu’ils ornaient mon visage, mes traits. Je restais interdite un instant, hésitant entre l’envie de lui signifier verbalement que j’avais compris, et la nécessité de garder le silence pour ne pas risquer de prononcer quoique ce soit qui être mal interprété par la jeune femme. Peut-être même étais-je tout à fait dans l’erreur. Prenant une longue respiration, plongeant mon regard plus intensément dans celui de la jeune femme, je me contentais de prononcer d’une voix basse, presque inaudible mais débordant d’une intensité presque étouffante.

« Je sais. »

Deux mots. Deux petits mots qui de l’extérieur ne voulaient rien dire de plus qu’une simple marque de compassion, mais qui en réalité étaient porteurs d’une bien lourde signification. Ils signifiaient que j’avais compris. Ils signifiaient qu’en plus d’avoir compris je n’ignorais rien de la souffrance qu’elle avait pu endurer. Ils signifiaient enfin qu’elle trouverait en moi une oreille dénuée de tout jugement, un cœur rompu à la douleur que Maegor pouvait être capable d’infliger. Ils signifiaient tout.

Elinor prenait le temps de boire et ses yeux ne me quittaient pas, alors que je tentais de prendre la mesure des conditions dans lesquels les prisonniers étaient retenus captifs. Une centaine de personnes remplissaient les geoles à l’heure actuelle, et beaucoup se cachaient encore dans la ville, attendant leur heure pour s’enfuir en dehors des remparts… S’imaginant pouvoir échapper aux armées de l’Ouest, de l’Orage et du… et du Nord qui serait bientôt là.

« Puis-je vous poser une question ? »

Sa voix rompait un silence devenu trop lourd, j’accueillais avec plaisir cette intervention qui m’empêchait de pousser plus avant la réflexion concernant l’armée du Nord et l’homme qui était à sa tête. Cet homme qui franchirait bientôt les portes de la ville. Cet homme qui franchirait bientôt les portes de mes appartements pour réclamer une décision que je n’étais pas prête à prendre. D’un geste assuré je lui signifiais qu’elle pouvait continuer.

« Qu’avez-vous ressenti, quand vous avez su que Maegor était mort ? »

Malgré moi je cessais de respirer un instant et malgré moi le regard que je plantais dans celui d’Elinor laissait entrevoir que je connaissais la réponse. Il ne pouvait y avoir d’hésitation dans mes yeux car l’émotion qui m’avait pris à la gorge, alors que je contemplais ce corps sanguinolent et sans vie, avait été trop puissante pour être méprise avec une autre.

Je fermais les yeux un instant pour me remémorer l’entrée dans cette salle du trône immense, l’aura de mes ancêtres planant toujours parmi les voûtes et les colonnes imposantes. Le bruit de mes pas qui résonnait dans l’immensité, celui de ceux d’Aemon, puis le bruit imperceptible qu’avait produit Aemon en tombant sur le spectacle d’horreur qui se tenait devant nous. Cela avait d’abord été à travers son regard que j’avais entrevu l’étendu de ce qui se déployait devant nos yeux. Je m’étais tournée presque doucement pour suivre le regard de mon cousin soudain silencieux. Le trône de fer se trouvait en hauteur, sa majesté presque renforcée du sang qui coulait le long des lames qui le composait. Le corps qui s’étendait sur lui n’avait plus rien d’humain, il était celui d’un monstre tombé. J’avais d’abord eu une vision globale de la scène, mais je m’étais approchée… presque machinalement. Plus je m’approchais et plus les détails apparaissaient. Les plaies ouvertes qui ne pouvaient plus laisser s’échapper de sang… faute de sang à verser. La dernière chose que j’avais vue avait été le regard. Le regard qui autrefois avait été rempli d’une haine farouche, d’un désir malsain, d’une malfaisance inédite… Ce regard qui à présent fixait le vide. Il n’y avait plus de haine car il n’y avait plus de vie. C’était seulement après avoir vu ce regard que j’avais pris la mesure de ce qui se déroulait devant mes yeux. Ce fut seulement ce regard dénué de haine qui me fit comprendre que Maegor n’était plus, que ce corps était sans vie, et que jamais plus il ne pourrait me blesser. Jamais.

« Un profond soulagement. »

Ma gorge s’était serrée et malgré moi mes yeux étaient devenus brillants. Les larmes ne pouvaient plus couler, elles ne l’avaient que trop fait, mais je ressentais à nouveau cette impression de légèreté qui m’avait envahie alors que mes yeux croisaient ceux de l’Usurpateur déchu.

« Une légèreté que je croyais disparue à jamais. »

Ma voix n’avait été qu’un souffle tant ma gorge se serrait à l’évocation de ce moment. Cependant je n’avais aucun doute sur la capacité d’Elinor à entendre mes mots et surtout à les comprendre. Je fermais les yeux un instant, cessant pour une seconde seulement de donner le change. Les yeux fermés je prenais une longue respiration, je prenais le temps de sentir l’air emplir mes poumons et de le sentir ressortir, emmenant avec lui les émotions qui m’avaient saisie. Lorsque je rouvrais les yeux, mon visage était redevenu serein et neutre. Mes yeux étaient redevenus secs et concernés. J’avais tant bien que mal remis le masque que je m’étais construit à la minute où j’avais passé les portes du Donjon Rouge.

« Les dires ne sont que des murmures, d’autant plus à Port-Réal, véritable nid de vipères. Si les accusations à mon égard ne reposent que sur quelques paroles malvenues, alors je n’ai pas à douter de ma libération prochaine, n’est-ce pas ? A moins que ces dires ne salissent véritablement ma réputation ?
-Je suis ravie et rassurée d’entendre que l’on clame mon innocence. Mais votre présence ici m’amène à penser que vous n’y croyez pas. Alors dites-moi, votre Altesse, que pensez-vous de tout cela et que voulez-vous réellement savoir ? »


La question était bien légitime. Que voulais-je vraiment savoir ? Dans quel but étais-je descendu si bas dans les geôles ?

« Tout ce que j’ai entrepris, je l’ai fait dans le but d’en arriver à ce jour. Je pourrais vous avancer chaque chose que j’ai fait entre ces murs pour cela, mais me croirez-vous seulement ? Si votre frère, le Roi, et votre cousin ne parviennent pas à vous convaincre, comment pourrais-je y parvenir ? »

Elle ne le pouvait pas. J’étais, au fond de moi-même, convaincue qu’Elinor Piète était bien celle qui avait mis fin aux jours de Maegor. Toutes les preuves pointaient en sa direction, et bien encore plus que les preuves ce fut l’expression de son visage lorsqu’elle se hasardait à parler de l’homme, à prononcer son prénom. Elinor Piète avait tué Maegor Targaryen, cela ne faisait aucun doute pour moi.

« Vous n’avez rien à prouver, Elinor. Je vous crois. »

Je restais silencieuse un instant, lui laissant le temps d’intégrer ce que je venais de dire. Elle était persuadée que j’étais venue la voir afin de démêler le vrai du faux, et peut-être m’en étais-je persuadée également au début. Elle l’avait tué, et cela représentait pour moi une raison suffisante pour faire en sorte qu’elle puisse sortir d’ici… assez paradoxalement.

« Peut-être l’Usurpateur a-t-il été trahi par un de ses proches. Qui qu’il puisse être il a ma reconnaissance éternelle. Je crois cependant que Maegor était un homme agité, sentant la défaite approcher. Le trône est un siège bien dangereux pour celui qui n’est pas né pour s’y asseoir. Il peut tuer. Autant de lames acérées autour d’un être agité… Le sang peut bien vite couler. »

Sans vraiment en dire plus, je laissais à Elinor l’occasion d’entrevoir ce que je souhaitais lui faire comprendre. Je ne savais pas jusqu’où elle avait pu tremper dans les magouilles de la cour, mais je ne comptais en tout cas pas faire peser la mort de Maegor sur elle. Je prenais place sur le petit tabouret qui avait été déposé à mon intention afin d’être davantage au niveau d’Elinor.

« Pour être tout à fait honnête avec vous, Elinor, la mort de Maegor est bien la dernière de mes préoccupations. »

Je restais un instant silencieuse, les yeux dans le vide. Malgré moi un sourire se dessinait sur mes lèvres et je prononçais presque pour moi seule :

« Tué par le trône qu’il avait usurpé. J’aime cette image. Elle est forte. Elle en dit beaucoup. »

J’avais l’impression d’en avoir dit beaucoup. Peut-être trop. Mais après tout qui aurait pu s’étonner de me voir célébrer la mort de l’homme que je haïssais sans m’en cacher depuis des années ? Je restais à présent silencieuse, laissant retomber doucement l’intensité des paroles échangées. Lourdes de sens.


© Belzébuth

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Elinor Piète
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MessageSujet: Re: Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent. • Rhaenys & Elinor   Jeu 4 Mai - 23:32




Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent.

Je sais. Elinor interrompit ses gestes un court instant pour adresser un regard noir à la princesse. Comment pouvait-elle savoir ? Elle ne pouvait qu’imaginer les maux par lesquels elle était passée durant cette dernière année à la Cour. Et même l’imagination la plus poussée ne pouvait montrer à celui qui le souhaiter toutes les épreuves que la jeune araignée avait traversé, toutes ces situations qu’elle avait parfois provoqué, tout ce combat mené pour conserver son esprit et son corps envers et contre tout jusqu’à cette bataille finale où, nue sur le sol de la salle du trône, elle songeait encore à la mort qu’elle pourrait donner à ce monstre, ce bourreau sans foi ni loi, Roi des rois et Suzerain tout puissant qui possédait son corps à la manière d’un damné. Dans un geste destiné à se protéger, elle rassembla ses genoux vers elle afin de s’accroupir, récupérant son corps contre elle pour être certaine qu’elle le possédait bien.

Dans des gestes plus mécaniques, elle reprit le cours de ses mouvements, profitant de ces quelques privilèges royaux qui lui étaient accordés malgré ses conditions de détention déplorables. Alors, elle répondit à la princesse, cherchant à comprendre ce qu’avait pu ressentir la princesse quand ses yeux améthyste s’étaient posés sur le corps inanimé de son oncle ainsi que les raisons de sa présence ici, assise en face d’elle dans la lueur de cette torche venant briser la noirceur de l’espace et révélant l’araignée au jour plus que nécessaire. Dans un premier temps, le soulagement de la princesse la fit doucement sourire. Elle espérait bien une telle réponse et savoir qu’elle avait pu apporter cela à la jeune femme lui était une chose bien plus importante que la mort de Maegor elle-même. Elinor l’avait compris quelques jours plus tard, dans sa cellule, une fois que Valyron lui avait rendu visite et que la raison était revenue dans son corps. Elle avait soulagé les Sept Couronnes toutes entières et elle ne se trouvait ici, dans cette geôle que pour l’exemple et par jalousie de certains à ne pas avoir pu apporter le coup final à ce monstre sanguinaire qu’il fut jadis.

Pour la suite, Elinor cessa de bouger dès les premiers mots de la princesse Régente. Elle la croyait ? Vraiment ? Fallait-il qu’elle soit si sotte que cela pour être persuadée de manière si aisée par quelques paroles offertes par son frère et son cousin ? Eux ne pouvaient que la penser innocente tant elle s’était montrée douce, dévouée et délicate, aussi vertueuse que la Rose du Bief qu’elle fut jadis avant que l’araignée ne grandisse dans son cœur et ne construise des toiles dangereuses et terriblement piégeuses. Elle regarda la princesse sans mot dire tandis qu’elle lui adressait un regard empli d’insistance. Mais l’araignée avait que trop fréquenté les dragons pour savoir qu’ils pouvaient être vils et trompeurs et la méfiance l’envahit, ses yeux se plissant doucement, essayant de comprendre ce que Rhaenys lui disait. La description qu’elle faisait de la mort de Maegor ressemblait pourtant terriblement à son acte prémédité. Oui, elle avait été proche de Maegor. Très proche. Trop proche. Plus d’une fois, Elinor s’était brûlée face au dragon. Et pourtant, c’était parce qu’il la pensait faible et sienne qu’elle avait pu profiter d’un court instant pour le trahir, pour lui enlever sa force et le vider de son sang, comme bien des hommes avaient surement rêvés de le faire. L’image du corps sans vie du tyran sur son trône provoqua un frisson qui traversa le corps tout entier de la jeune femme qui déglutit avec difficulté, baissant le regard.

Dans ses propos, la jeune Targaryen en venait à sous-entendre que c’était le trône lui-même qui aurait pu provoquer une telle finalité et soigner les maux de tout un royaume. Elinor ne dit rien, comprenant difficilement que la jeune femme qui se tenait face à elle avait effacé ses pêchés pour mieux l’absoudre, pour mieux l’écarter de ce scénario dans lequel elle se rendait coupable d’un crime condamnable uniquement par la mort. Pourtant, quand Rhaenys mentionna qu’elle se moquait de la mort de Maegor, la colère gronda en l’araignée, prête à mordre pour rappeler à tous les torts de ce monstre et les mille soulagements qu’ils vivaient depuis sa mort.

La conclusion arriva et pourtant la brune demeura muette. Les yeux baissés, elle ne pouvait s’empêcher de songer à toutes les épreuves qu’elle avait traversé et, fermant les paupières, une larme glissa sur sa joue. « Vous ne pouvez savoir, votre Majesté… » Elle parlait évidemment de Maegor, des maux qu’il lui avait causé et de ce qu’il lui avait infligé. Le regard meurtrier revint sur ses traits tandis qu’elle relevait la tête vers la princesse gâtée et chérie de cette nation. « Durant tout ce temps, votre Majesté, je vous ai haïe et enviée. Je vous ai haïe par votre absence quand lui n’avait que votre nom à la bouche, me comparant à vous dès lors qu’il le souhaitait et me faisant même parfois payer à votre place sa haine à votre égard. Et je vous ai enviée… Vous qui étiez si loin de lui, si intouchable et inaccessible. Comme j’ai rêvé de m’enfuir, de courir loin de cet enfer et de ses mains brûlantes. » Il fallait que Rhaenys comprenne qu’il était bien inutile d’essayer de comparer sa peine à celle de la jeune araignée meurtrie.

Elle marqua un temps d’arrêt avant de défier du regard la jeune Régente. « Votre oncle vous a fait souffrir de bien des manières, j’en conviens. Mon époux m’a déjà raconté certaines choses et c’est grâce à lui que vous êtes partie en exil dans le Nord… Mais vous ne pouvez saisir tout ce qu’il m’a fait subir. Dès mon premier jour à la Cour, ses yeux, avides de chair et de luxure, se sont posés sur l’enfant que j’étais quand vous ne remarquiez pas même ma présence. Puis, exilée dans le Bief, ce n’est qu’en début de cette année 47 que je suis revenue à Port-Réal. Si l’homme qui allait m’épouser était heureux, un autre ne tarda guère à m’offrir le royal pardon qu’il était seul en mesure de donner, ne voyant en moi qu’une délicate créature faible, jeune, naïve… » Elle ricana doucement laissant son dos aller à l’encontre du mur qui se trouvait derrière elle avant de poursuivre. « Et puis, sans que je ne m’en doute, c’est Maegor qui a retardé encore et encore mon mariage, forçant Ondrew a toujours plus de corvées, l’éloignant de moi, se proposant pour me tenir compagnie. Votre tante fut alors ma sauveuse du moment, me prenant sous son aile, faisant de moi sa première dame de compagnie. Vous ne l’appréciez guère, je me doute, de par sa passivité durant les conflits et la régence qu’elle doit vous contester… N’ai-je pas raison ? » Elinor avait été les yeux et les oreilles de Daenys durant ces dernières semaines, profitant de messages pour la tenir informée de tout ce qu’il se passait et c’était sans surprise que la princesse s’était confiée à l’araignée sur ses propres projets de pouvoir.

« C’est avec elle pour seule témoin que j’ai épousé lord Ondrew Piète. Une chose qui a certainement déplu à votre oncle qui a jugé bon d’envoyer mon époux au loin dès qu’il en eut l’occasion… Débutant ainsi mon cauchemar. » Elle baissa les yeux un instant, essayant de masquer son trouble. Mais ces souvenirs étaient toujours aussi douloureux pour être ressassés sans larme, sans tristesse. « J’ignore le portrait que l’on vous aura fait de moi, lady Rhaenys… Mais mon histoire est celle-ci : Maegor m’a joué un mauvais tour. Il m’a fait un chantage odieux, me poussant à sauver la vie de l’homme que j’aimais et qui fut jadis son ami mais qui n’était plus qu’un obstacle entre lui et ses envies d’anéantir le monde entier. J’ignore si vous aimez votre époux, ma Dame, mais pour Ondrew, j’aurais donné ma vie, mon âme… J’ai donné tout cela, à dire vrai. Maegor a fait de moi sa maîtresse, mais une maîtresse soumise et sans la moindre possibilité de fuir. Rares furent les instants de douceur qu’il pouvait me donner, ne voyant en moi qu’un exutoire pour son plaisir et évacuer sa haine. Les quelques nuits que j’ai passé dans les appartements royaux furent tout sauf plaisantes et aujourd’hui encore, mes cris étouffés par un oreillers me réveillent durant la nuit. » C’était horrible, terrifiant et pourtant libérateur pour Elinor d’aborder de telles choses. Si Valyron était au courant de ce statut qu’elle avait occupé, alors il en ignorait les secrets et les menus détails qui avaient fait de chacun de ces instant un enfer. « Je n’avais qu’une idée en tête, abréger mes souffrances. Et quand Ondrew a regagné la capitale, j’eu espéré qu’il me laisse un peu de répit, en vain. Sous les yeux de mon mari aveuglé par les devoirs et persuadé de la fidélité de son épouse, Maegor m’a violée, encore et encore, que ce soit sur le trône de fer que vous admirez tant où sur une table à la fin d’un banquet. » Les larmes glissaient sur ses joues sans qu’elle n’essaie plus de les retenir.

Ce jour-là, Elinor avait terriblement souffert. Le banquet avait été cruel, à l’image du Roi qui le donnait. Un de ses amis avait perdu la vie sous ses yeux et Maegor avait fini par congédier tous ses sujets, la laissant seule avec lui dans cette salle lugubre. Et alors, il l’avait confrontée, elle l’insolente qui complotait dans son dos. L’araignée avait cru mourir en cet instant et pourtant, d’un mensonge, de paroles joliment dites, elle avait fini par amadouer le Roi… Pour un court instant. Dès lors que le tissu avait quitté sa peau, il s’était saisit de sa crinière brune et l’avait poussé contre la table avant de la posséder, allant jusqu’à la pousser à souhaiter sa propre mort. Et ce fut Valyron, dans un excès de rage, qui lui avait murmuré qu’il y avait une autre solution. « Votre oncle avait déjà mon corps… Seul mon esprit luttait. Jusqu’au jour de la bataille où il m’a fait demander à la pire heure et de nouveau, a possédé mon corps avant de briser mon esprit. Quand il m’a informé de la position d’Ondrew dans la bataille et du fait que la position où il se trouvait avait été perdue… Je… J’ai cru que… je n’avais plus rien. » Les sanglots n’étaient pas feints, transmettant toute la souffrance d’une jeune femme brisée. Mais toujours dans la dignité, une main posée sur le seul potentiel vestige des tortures infligées par Maegor, Elinor poursuivit ses dires. « Je peux à peine vous dire ce qu’il s’est passé par la suite… Tout est… Flou. Je me souviens de Jaehaerys, d’Aemon… De votre visage… Du trône ensanglanté… Plus rien n’avait de sens et je n’attendais que la mort. »

D’un revers de main, elle sortit de ces souvenirs, essuyant ses larmes et reposant ses yeux noisette sur la jeune régente qui lui faisait face. « C’est Valyron qui m’a aidée dans cet enfer, qui a tout fait pour que je ne perde pas la raison… Quand je vous ai transmis un mot, c’était lui qui en était à l’initiative… Et aujourd’hui, tous, nous payons le prix de notre révolte à l’égard d’un tyran assassiné, à différentes mesures… » De nouveau, elle ricana, amusée par cette situation qui n’avait finalement rien d’amusant. Puis, son air se fit plus doux, plus apaisé. « Je vous en conjure, pouvez-vous m’assurer que mon époux va bien ? »

© Belzébuth

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The Beautiful Spider
The dangerous black widow encases her victims with silk, and then kills with poison from her fangs.
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Celles qu'il aima furent celles qui le tuèrent. • Rhaenys & Elinor

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