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 In Vino Veritas

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Manfrey Martell
DORNE
■ Localisation : Lancehélion, à Dorne
MessageSujet: In Vino Veritas    Lun 23 Oct 2017 - 15:24




In Vino Veritas
« Mon Prince ! Bienvenue ! Bienvenue à Noirmont ! » Devançant le cortège princier en descendant les marches de son perron, sans craindre le tourbillon de poussière que les sabots des chevaux arrêtés avaient levé, Gerold Noirmont accueillait son hôte de marque le sourire aux lèvres et les yeux brillants. La joie lui était visiblement peinte sur le visage, et depuis quelques jours, une pointe d’orgueil avait bombé son torse d'ordinaire quelque peu affaissé. La maisonnée entière avait bat au rythme de sa gaieté, préparant la venue princière avec un acharnement et une application digne des plus hautes occasions. L’aridité du paysage alentour, peu accueillant et marquant surtout les frontières du pays que les Noirmont se devaient de protéger, avaient renforcé la grandeur de l'instant à venir. Car enfin, recevoir un Martell aux Marches par temps de Paix était un fait si rare ! Aussi, vêtu de brocarts jaune et noire, la barbe soigneusement taillée et appuyé sur une canne ciselée d'un grand pommeau d'or, et bien qu'il commença à accuser les années passées, le presque cinquantenaire exécuta une génuflexion dans la plus pure tradition dornienne, allant même jusqu'à baiser la main du jeune homme qui, gêné, para son trouble d'un sourire sincère. Tandis que ses cavaliers dessellaient et saluaient à leur tour, Manfrey glissa sa main baisée sur l'épaule de l'infirme pour qu'il s'appuie sur lui.

« Je vous remercie pour cet accueil chaleureux, Lord Gerold ! J'ai bien l'impression que cette mauvaise jambe ne se fait pas plus mauvaise, vous gambadez ! » « Mon Prince est trop bon, et sa jeunesse se ferait mieux de railler le vieux grabataire que je deviens ! Mais enfin ! Vous, ici, à Noirmont, aux confins du pays : je n'allais pas rester tout le jour dans mon vieux fauteuil ! » Il se mit alors à rire d'un rire tonitruant, qui résonnait contre les hauts murs de pierre de l'entrée qu'on traversait à bonne enjambée. Le frais de la roche, après le soleil écrasant du voyage, était salutaire, et le sourire de Manfrey se fit plus large lorsque, flanquée de deux servantes portant de grands plateaux où reposaient des coupes de vin qu'il devinait glacé, la silhouette élégante de Lady Mellei Noirmont se dessinait devant eux. A presque soixante-dix ans, la Régente de Noirmont gardait une taille de jeune fille, et des cheveux d'un brun de bois qu'aucune trainée blanche ne venait perturber. Grande, un petit air hautain au coin de la bouche, elle tenait par les épaules un garçonnet de douze ans. « Mon Prince. » fit-elle, inclinant respectueusement la tête tout en maintenant cependant le garçon sur ses positions. Il avait l'air effrayé. Un élan de sympathie envers ce tout jeune promu poussa Manfrey à s'agenouiller de lui-même, et de lui tendre une main toute fraternelle. « Seigneur Quentyn ! C'est un honneur, et je vous remercie pour votre hospitalité ! » « Pr... Prince Man...Manfrey... ! » « Allons, gamin, un peu de nerfs ! Le Prince te fait l'honneur de se mettre à ta taille, aie au moins le cran, et à défaut, la politesse de prononcer correctement son nom ! » « Gerold ! Surveillez le ton que vous prenez avec Sa Seigneurie ! » s'exclama Lady Meillei, le regard pinçant, ramenant un bras autour de son fils en signe de protection. Haussant les épaules, l'interpellé répliqua, non sans dédain : « Allons souper ! »

.... .... ....

La famille Noirmont était dysfonctionnelle, à n'en pas douter. Après la mort de son époux, Meillei Allyrion avait dû assumer les charges d'une Régence pour son seul et unique fils, qu'elle avait eu toutes les peines du monde à produire mais en lequel elle n'avait jamais cessé de croire. Sans Quentyn, c'était titres et prestiges qui allaient à son beau-frère Gerold, à son ambitieuse épouse Sarella et surtout, à leurs deux fils Ryon et Gerris qui, à l'instar de Quentyn, étaient en pleine fleur de l'âge ! Une clique beaucoup trop soudée et beaucoup trop liée aux Martells, au point à en oublier que la lignée Noirmont était au moins aussi ancienne que celle de la Lance Ensoleillée, et d'en invitant le rejeton le moins prestigieux sans le lui demander, au prétexte ridicule de lui faire présent tardif pour son mariage, de quelques crus de Rouge Dornien dont Gerold gardait les secrets jalousement dissimulés dans la vieille cave ! Oh, et puis, elle ne s'était jamais sentie à sa place ici. Étrangère aux Marches elle était, Étrangère elle resterait. Aussi, elle se cramponnait à son fils comme à un rocher qui se dresse, seul, face à la mer déchainée, jouissant du peu de pouvoir que la Régence lui permettait - à savoir, entre autre, envoyer ses détestables neveux en besognes dégradantes pour le bon plaisir d'un cousin qu'ils prenaient bien trop de plaisir à railler dès que l'envie leur en prenait ! Mais le jour viendrait. Le jour où, par la voie des Dieux, Gerold et sa détestable famille paieraient le prix de l'humiliation qu'ils lui avaient infligé. Elle le savait. Elle le sentait.

.... .... ....

« Il est bon ! » Examinant la robe liquoreuse à la flamme d'une torche, humectant ses lèvres pour en saisir les dernières notes de corps, Manfrey fermait les yeux et appréciait à sa juste valeur le vin fraichement vinifié. Dans la grande cave qui fleurait bon le bois à tonneau et le raisin encore fermenté, tout se prêtait à une dégustation de premier choix. Et pourtant. S'accordant une dernière gorgée, Manfrey posa sa coupe sur l'un des plateaux de dégustation, croisa les bras sur son torse et vrilla son regard étincelant dans celui qui ressemblait si fort à un autre. « Je n'aurais manqué un tel millésimé pour rien au monde, Lord Gerold, mais allons bon... Votre courrier m'en promettait davantage, n'est-il pas ? » Par dessous la barbe, la bouche se plia en sourire. « Je vois que Son Altesse ne s’embarrasse pas des chemins qu'il prend ! » « C'est ainsi qu'on m'a élevé. Et si je me flatte - sans doute à tort - de mes patiences, nous autres Martells avont le sang chaud. Je vous écoute. » Il avait pris tous les risques. Depuis un an, depuis un mystérieux billet remis de ces mêmes mains tremblotantes qui trahissaient des intensions bien moins innocentes, et d'autres encore, par le truchement de Dame Sarella qui avait ses entrées au Palais en tant qu'ancienne dame de compagnie de la regrettée Princesse Myrcella. Il avait entrepris le voyage, à l'aube d'une ère nouvelle, et alors que les projets de Nymeria à son égard se faisaient plus pressants que jamais. « Je vous en prie. Je dois savoir. » plaida-t-il soudain plus bas, et la voix un rien enrouée. C'est alors que, sans un mot, Gerold Noirmont se saisit d'une des torches et traversa la pièce de dégustation pour faire glisser, sur un mur, une tapisserie représentant une scène de vendanges. Et brusquement, alors, le cœur de Manfrey manqua un battement.

©️ Belzébuth

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Elia Sand
DORNE
■ Localisation : Noirmont
MessageSujet: Re: In Vino Veritas    Lun 30 Oct 2017 - 15:50




In Vino Veritas
Noirmont.

Que d'avanies et de coups du sort j'avais subis avant de fouler à nouveau les sentiers rocailleux des Montagnes Rouges. Autant d'épreuves, grandes et petites, qui m'avaient forgée et pour lesquelles j'étais, en quelque sorte, reconnaissante. Que peut savoir de la grandeur celle qui n'a pas appris l'humilité ? Que peut savoir du courage celle qui n'a jamais affronté ses peurs les plus intimes ? En si peu d'années de vie j'avais connu maintes peurs, humiliations et échecs dont je m'étais à chaque fois relevée avec une vigueur nouvelle. Et ce chemin de ronces et de glace m'avait ramenée finalement au berceau de ma mère : Noirmont.

Passer des montagnes gelées et fuselées des Eyrié aux escarpements flamboyants, éminemment terrestres de Dorne, représentait visuellement un contraste saisissant. Mais c'était les hommes et les femmes qui offraient la dissemblance la plus frappante. Rudes, souvent salis de poussière et de sable, vêtus avec une légèreté pratique rehaussés de bijoux de métal doré opulent, aux formes lourdes et masculines, ou de bois et de corne pour les plus modestes… je devais me réacclimater aux coutumes de mon propre pays après des années à la cour des Arryn. Heureusement, ce n'était pas le temps qui me manquait pour cela. Cachée encore, sous le faux nom d'Aminata, j'avais troqué mes velours du nord contre les tuniques fluides et les braies fonctionnelles d'une simple chasseresse, et quel bonheur j'avais à me sentir ainsi quasiment nue sous le soleil de Dorne ! Mon corps semblait libéré du poids de ces couches de lainages sous lesquelles je me faisais, hier encore, passer pour un garçon. Mon âme, elle aussi, s'était allégée du poids de quelques mensonges. Je pouvais désormais être dornienne, si ce n'est moi-même, aux yeux du monde.

Ce miracle, je le devais à la complicité de mes grands-parents Gerold et Sarella et de mon oncle Ryon, tous Noirmont, fiers de l'emblême de leur maison. Nul Noirmont n'a oublié le Roi Vautour qui fut envoyé au Mur par la princesse Nymeria, et une certaine tendance aux œuvres de l'ombre demeure dans la lignée. Gerold avait accueilli mon retour inopiné sans crainte des conséquences, avec un demi-sourire qui était chez lui signe d'une joie profonde. Passionné comme un Dornien, il l'était je le pense, mais plutôt comme un volcan dont les flammes s'expriment souterrainement. Je ne l'avais jamais vu exploser et n'en avais aucune envie.

Sarella pour sa part était tout charme et tout miel, mais il n'était pas difficile de voir les serres sous le plumage coloré. Aussi satisfaite que son époux de voir revenir sa petite-fille qu'elle croyait perdue à jamais, c'est elle qui m'avait fait part de leur volonté d'appuyer sans réserve la reconquête de mon héritage, m'enjoignant à contacter pour cela des dignitaires aussi influents que le Maître des Chuchoteurs et mon cousin le Prince Manfrey Martell. Le premier m'était inconnu si ce n'est de nom et je lui avais écrit avec réticence tandis que Sarella profitait d'être conviée au couronnement du roi Targaryen parmi la suite de l'ambassadrice Myriah, pour l'entretenir à mon sujet. Une entreprise risquée, mais je savais que ma réussite ne pourrait découler que d'une suite de coups de dés et non de ma seule persévérance. Le second… le second était si cher à mon coeur que la réticence à l'impliquer dans mes plans était encore plus forte. Je n'avais aucune envie de le mettre en danger. Toutefois, Manfrey n'était plus l'enfant dont je me rappelais, et c'était à lui de mesurer les risques qu'il acceptait d'encourir. J'entendais bien respecter son choix, quel qu'il soit. S'il devait s'allier à moi, que ce soit dans un élan de confiance, comme il me suivait jadis dans mes frasques au Palais Vieux, et non parce que je l'aurais supplié, culpabilisé ou manipulé.

Mellei, régente de la Maison, accepta la suggestion de Gerold d'inviter le Prince à Noirmont. Il était convenu, à l'insu de celle-ci, qu'à l'occasion de sa visite le Prince soit mis en ma présence. A l'instant où j'appris qu'il venait, mon coeur se mit à battre à tout rompre. De toutes les affections qui m'avaient manqué durant mon exil, c'était la sienne qui m'avait fait le plus cruellement défaut. Il était pour moi comme un frère, et je redoutais que le temps et les rumeurs ne nous aient éloignés. M'avait-il cru morte ? Parlait-on encore de moi à Lancehélion ? Ou Nymeria avait-elle veillé à ce que je sois oubliée ? Elle avait certainement omis de mentionner à la Cour notre rencontre à Accalmie, et le fait que j'étais encore en vie. Qu'allait-il penser en me voyant ? Je l'avais contacté précédemment, mais à mots couverts, sans savoir ce qu'il croirait. A quoi ressemblait-il ? J'avais laissé derrière moi un garçon et j'allais rencontrer un homme qu'il me faudrait découvrir, comme je redécouvrais les montagnes de Dorne.

Sarella à Port-Réal, c'est Gerold aux côtés de Mellei et son fils qui accueillit mon cousin tandis que Ryon me faisait secrètement accéder à la cave à vins où devaient avoir lieu nos retrouvailles. Je haïssais ces contraintes qui me privaient encore un peu plus longtemps de sa présence, mais tempérais mon impatience en retrouvant dans ma cachette l'immobilité du chasseur. Le Val d'Arryn m'avait-il appris à refroidir le sang ardent des Martell qui coulait dans mes veines ? Je le crois. J'étais capable désormais de contenir le bouillonnement de mon coeur, de suivre simplement mon souffle en ouvrant mes sens, aux aguets comme le lynx-de-fumée ou plutôt désormais le caracal, le lynx du désert. Recroquevillée dans une niche de la cave, masquée par une tapisserie qui sentait la terre humide et le vin, j'écoutais le silence dans ses subtiles variations. Il faisait frais et le grand chèche brun avec lequel je protégeais habituellement mon visage de la poussière, enveloppait mes épaules d'une chaleur bienvenue.

Quand j'entendis Gerold introduire son invité dans la pièce, tout mon être se tendit avec une curiosité dévorante vers la voix mûre, inconnue, dont les accents m'étaient encore familiers. Il me fallut quelques instants pour accorder mon esprit à la sensation inédite de cette voix d'homme sur laquelle je peinais à mettre un visage. En même temps monta en moi la honte, celle de me présenter à lui sous la vêture d'une pauvresse. Je me sentais humiliée par la puissance de Nymeria qui me contraignait à cette imposture indigne de la mémoire de Tristam. Qui allait-il voir ? La Princesse Elia de Dorne, ou une pauvresse aux rêves déments ? Au fond de moi enfin se redressa la fille de mon père : qu'importe mes oripeaux, si ma posture était digne, si mon regard marin avait l'intégrité d'une femme qui sait qui elle est. J'avais trouvé plus de noblesse chez certains chevaliers errants que sous les atours soyeux d'aristocrates au coeur faux. Je me devais de viser plus haut que la simple apparence, et supporter mon état par la conscience de ma vraie nature.

Lorsque la tapisserie s'écarta, je glissai lentement hors de l'alcôve et me redressai, épaules ouvertes, le menton et le regard droits. Gerold hocha simplement la tête et s'effaça, nous laissant seuls pour mieux surveiller que nul ne nous dérangerait. Alors seulement je pus contempler Manfrey, et un sourire me monta aux lèvres, irrépressible, comme si toutes ces années d'exil n'étaient soudain plus qu'un lointain souvenir, voire un simple cauchemar. J'étais de retour à Dorne. Ma gorge se serra, ma main toucha ma bouche dans un geste incrédule tandis que j'avançais vers lui, d'une démarche mal assurée. Je n'osais le toucher, mais mes doigts n'obéissaient qu'à eux-mêmes, et rencontrèrent sa joue avant que je ne trouve la capacité de les commander à nouveau. C'était lui, c'était bien lui, criaient mes sens. Je retrouvai avec une tendresse de sœur ces boucles désordonnées, ce regard doux, les vestiges de l'enfant sous les fondations de l'homme fait. Et je fondis en larmes, écrasée par l'émotion.

« Manfrey... ». Le nom m'échappa avant que je ne réalise le gouffre censé nous séparer. Luttant contre les vieilles habitudes, je me repris : « Prince Manfrey ? ». Et dans mon hésitation, me sentant plus bête que je ne l'avais jamais été, j'ajoutais comme si je devais m'en convaincre moi-même, avec une foi éperdue : « C'est moi. Elia. »


Spoiler:
 
©️ Belzébuth

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Avec le temps, ce rêve devint un objectif qui donnait un sens à ma vie, et ma vie une flèche volant vers cette cible. Jamais, me promis-je, je ne laisserais la peur compromettre ce que j'étais : l'héritière légitime de Dorne.

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Manfrey Martell
DORNE
■ Localisation : Lancehélion, à Dorne
MessageSujet: Re: In Vino Veritas    Ven 22 Déc 2017 - 21:33




In Vino Veritas
Il ne l'avouerait pas, et ne se l'était probablement jamais avoué à lui-même, mais il avait trop de fois imaginé ce revoir pour y rester stoïque. Il avait beau rester bien droit et fixer sans ciller la silhouette qui apparaissait derrière la tapisserie, le léger tremblement de son corps sous sa tunique et la lueur qui brillait dans ses yeux ne trahissaient que trop l'émotion qui lui nouait la gorge. Quelque part, tout au fond de son cœur, un gamin de quatorze ans pleurait. Ce gamin, c'était lui, en ce matin de l'An 42 : alors que partout dans la ville, l'alerte était donnée - « la Valoise s'est échappée ! » - lui seul s'était brusquement rendu compte de son absence. Au début, il avait voulu se rassurer en pensant qu'elle s'était réfugiée quelque part dans le Vieux Palais, quelque part où la mort de son père ne serait pas traitée en déclaration de guerre et où elle pourrait laisser libre court à son chagrin. Les jours passés leur avaient, à elle comme à lui, montré un tout nouveau visage de la Princesse Régente d'alors.

Myrcella, la grand-mère attentive, la tante réfléchie, s'étaient muée en une harpie assoiffée de vengeance pour l'assassinat de son fils et héritier. En quelques heures, plus rien n'avait plus d'importance, sinon se faire justice et braver les dangereuses plaines du Bief, les impraticables chemins de l'Orage et les mortelles terres des Targaryen. Le but : défier les imprenables montagnes du Val d'Arryn et prendre une vie pour une autre. Dans le tumulte sanguinaire, auquel il avait sans le vouloir remué un peu plus encore le couteau dans une plaie déjà bien béante - n'avait-il pas suggéré que le poison utilisé était trop complexe et trop lointain pour que lady Etaine soit coupable ? - il avait commencé par appeler, puis crier son prénom à mesure que les couloirs, chambres et jardins ne lui répondaient que par un mortuaire silence. Sa marche s'était faite course, cependant qu'arrivé aux portes de Lancehélion - il était si menu que personne ne s'était arrêté sur lui - il avait littéralement hurlé au désert ce nom qui lui était plus cher encore que celui d'une sœur : « ELIA !! »

Était-ce donc bien elle ? Était-ce seulement elle ? Le temps avait coulé sur un rythme guerrier, et trop souvent, il avait le terrible pouvoir de transformer les êtres essentiels de l'enfance en de froids étrangers. Pourtant, se pouvait-il que... ? Le cœur au bord des lèvres, il réalisait à quel point il était vulnérable, et combien tout ceci pouvait s'avérer dangereux. Il serait bien facile de tromper son œil, voir même son âme car enfin, après plus d'un an d'attente, il réalisait à quel point il voulait y croire !

Depuis que Nymeria était montée sur le trône de Dorne, et qu'elle avait décrété sa nièce persona non grata, les rumeurs sur sa mort allaient bon train. Serait-elle suffisamment sotte pour risquer un retour ? Ne ferait-elle pas mieux de se faire oublier ? Et si la guerre ne l'avait pas emportée, la honte aurait finalement raison d'elle. Mais il n'avait jamais pu s'y résigner. Pour lui, si Elia était morte, il l'aurait su. Il l'aurait senti. Comme si on lui avait arraché une moitié de son cœur. Et pourtant, les corbeaux échangés avec lord Gerold l'avaient fait douter. Si Elia était vivante et si elle était ben décidée à reprendre le trône de son père, pourquoi ne pas lui avoir écrit directement ? Par crainte de voir ses lettres interceptées ? De déclencher la fureur de la Régente ? Combien de fois Manfrey s'était-il réveillé en pleine nuit, le front baigné de sueur, le souffle court et les yeux grands ouverts : le risque en valait-il la peine ? Ce n'était pas seulement lui qu'il mettait en danger en acceptant de recevoir ces lettres, mais également Arianna, voir même son père, son propre sang ! Pourquoi ? Pourquoi s'entêtait-il à braver le Destin qui lui était si fortuné ? Pourquoi ne pouvait-il accepter d'entrer dans les pas de Nymeria ? Pourquoi refuser l’ascension toute tracée qu'elle lui proposaParce que c'est le droit chemin. Parce que c'est mon chemin.

« Manfrey... » C'est elle ! Il se sentiat déjà avancer d'un pas, ouvrir les bras pour l’accueillir. « Prince Manfrey ? » Il s'arrêta net. Jamais elle ne l'aurait appelé par son titre, pour elle, les titres n'avaient jamais eur d'importance. Ce n'est pas elle ! « C'est moi. Elia. » « Je... » murmura-t-il dans un souffle. C'est trop dur ! Il la dévisageait, comme hypnotisé, avançant doucement dans la lumière des torches. Si c'était bien Elia, indéniablement, le temps l'avait faite femme. Envolés les cheveux emmêlés, les genoux écorchés, les joues rosies par les parties de cache-cache dans l'antique cité. A la place, des courbes, des formes, une longue chevelure, des lèvres pulpeuses. Et des yeux. Deux topazes scintillant dans la pénombre, mi félines, mi noisettes. Des yeux qu'il connaissait.

Durant un long moment, ils se regardèrent sans rien dire. Un moment suspendu dans le temps, où chacun tentait de déceler chez l'autre le petits riens qui leur rappellerait tout. Manfrey était prudent. Il ne voulait pas bousculer les choses, se fier à ses instincts primaires brouillés par les sentiments. Maintenant qu'il était face à elle, il comprenait à quel point elle lui avait manqué. Si c'est bien elle. Ô Dieux de mes ancêtres, faites ce que soit elle ! Enfin, il réussit à briser le silence. S'approchant quelque peu, il souffla : « Est-ce... Est-ce bien toi ? » lâcha-t-il, un tremblement dans la voix. Il ne cherchait pas à le cacher, il n'y arrivait plus. Il avait besoin de savoir. « Parce que si c'est bien toi... » ajouta-t-il, un début de sourire sur les lèvres, « je crois que je pourrais en pleurer de joie ! » Un larme commençait d'ailleurs à perler au coin de son œil droit. Dans le fond, il savait très bien à quoi s'en tenir. Mais il avait besoin de le lui entendre dire !


©️ Belzébuth

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Elia Sand
DORNE
■ Localisation : Noirmont
MessageSujet: Re: In Vino Veritas    Dim 21 Jan 2018 - 16:22




In Vino Veritas
Manfrey ne m'avait pas oubliée. Son émotion coula sur moi comme le soleil de Dorne avait coulé sur ma peau au retour du Val d'Arryn, avec une ardeur avide et bienfaisante qui réparait mes blessures les plus profondes. J'étais chez moi. J'étais avec ma famille. Manfrey était toujours ma famille, mon frère d'âme au-delà des doutes, de la distance, des années perdues à jamais. Une force nouvelle prit racine dans mon coeur ; je me sentais à nouveau tel un arbre jeune lançant ses rameaux vers le ciel, et non plus comme un vieux pin noueux fléchi par les épreuves, toujours accroché par on ne sait quel miracle au bord du vide.

« C'est bien moi ! » dis-je avec plus de conviction. Un sourire éclaira mon visage, effaçant les plis de mélancolie et de crainte. « Pleure si tu le veux. Tu ne seras pas seul. » La sensibilité de Manfrey n'était pas pour moi sujet de jugement ; j'aimais les élans naturels et les vagues puissantes de l'âme dornienne et m'attendrissai devant ce signe d'affection qui était tout autant un symbole de mon retour au pays, loin des chevaliers froids et des seigneurs guindés aux traits de marbre. Je laissai glisser sur mes joues des larmes m'évoquant le dégel du printemps, et serrai Manfrey dans mes bras. Sentir sa chaleur amena en moi un calme sain que je n'avais pas connu depuis longtemps, la simple sérénité d'être là où je devais être, sans penser à hier ni demain. Je me reculai ensuite, les jambes légèrement flageolantes, et m'assis sur une chaise.

« Je suis si heureuse de te retrouver. J'ai toujours su que je reviendrais, que les liens du sang qui me rattachent à ma famille et à ma terre seraient plus forts que tous les obstacles et les interdits. Merci d'être là pour moi, malgré les risques que tu prends en venant à ma rencontre. »

Je soupirai. J'avais faim de nouvelles, je voulais tout savoir de lui, de sa nouvelle vie. Mais il avait bien droit à des explications avant de satisfaire ma propre curiosité. « Nous avons tant à nous raconter ! Tu dois te poser de nombreuses questions. J'ignore de quelles réponses tu disposes déjà. Je pense que tu sais que ton père, à qui je voue une reconnaissance éternelle, m'a aidée à quitter Dorne après la mort de mon père, avec mes demi-frères et Etaine. Je redoutais alors, comme Etaine et lui, les initiatives de Nymeria. Avec le recul, je ne sais toujours pas si c'était la meilleure décision, mais ce n'était sans doute pas la pire, puisqu'elle m'a au moins permis de survivre et revenir à Dorne dans des conditions drastiquement différentes. Toutes ces années, je les ai passées auprès d'Etaine en me faisant passer pour son page. Je jouissais d'une sécurité relative… mais je n'aspirais à qu'à revenir un jour et reprendre ma place dans la Maison Martell. Je ne peux dire que ces années ont été heureuses, mais elles m'ont forgée et affûtée d'une manière que je n'avais pas prévue. Difficile de dire si c'est une bonne ou une mauvaise chose ; je m'efforce en tout cas d'en tirer le meilleur parti. Tout ce qui compte pour moi, c'est de me mettre au service de Dorne, d'assumer les responsabilités pour lesquelles je suis née, et de laisser battre mon coeur au diapason de cette terre et de ceux qui me sont chers. »

Je me servis une coupe de vin, proposai à Manfrey de remplir la sienne et repris :

« Il y aurait beaucoup plus à raconter mais ces souvenirs sont peu plaisants à évoquer. Les Eyrié sont un palais de chausse-trappe, d'apparences et de secrets. Les rapports humains y sont souvent distants, froids, biaisés par des complications sans objet. Combien j'ai langui de revenir à des relations franches et simples, de pouvoir laisser libre cours à l'ardeur de mon sang ! J'ai trouvé refuge dans les livres et les longues chasses aux prises avec les dangers de la montagne. Jusqu'au jour où j'ai su que le moment était venu de partir, de tenter ma chance. Etaine aurait souhaité que je reste auprès d'elle, pour ma sauvegarde, mais mon destin est ici, parmi les miens, sur les traces de mon père. J'ai rencontré Nymeria avant mon véritable départ du Val, pour lui annoncer mes intentions et éclaircir les doutes qui pouvaient subsister entre nous. »
A ce souvenir, je fronçai les sourcils puis passai la main sur ma figure d'un geste las. «Je ne crois pas avoir déjà connu échec aussi catastrophique. Je me suis demandée si elle n'allait pas me planter une dague dans le ventre au beau milieu de ses cris de furie. Sa perception de mon départ n'était nullement empreinte de compassion ou de regret. J'avais l'impression d'être sur le banc des accusées alors que c'était à elle de montrer ses bonnes intentions. Je ne pense pas avoir été offensante en lui demandant des explications sur ses agissements et des gages de loyauté. J'avais nourri trop d'espoirs, Manfrey. En dépit de ce que je savais d'elle, je croyais encore à la possibilité qu'elle m'accueille comme une tante et manifeste de la joie à me voir vivante. Je me doutais bien qu'elle n'apprécierait guère ce que mon retour signifiait pour son statut du point de vue de la loi dornienne, mais je pensais… je voulais voir une étincelle dans ses yeux, la reconnaissance de nos liens de sang, la joie de savoir que la fille de son frère n'avait pas péri ou connu un sort atroce aux mains des ennemis de notre famille. » Je secouai la tête avec amertume. « Elle m'a interdit de revenir. Interdit. » La colère commençait à enfler dans ma voix. « Tout m'appelle à Dorne. Mon droit, mon sang, mon coeur, ma raison et mes aspirations. Je ne pouvais me plier à cet interdit sans tuer celle que je suis. Cela aurait été le dernier clou dans le cercueil d'Elia Sand. Une autre femme, une coquille vide, aurait dû tenter de mener une vie qui n'était pas la sienne. Un lion ne peut vivre au fond de l'océan, un poisson ne peut voler parmi les cimes des montagnes. Je suis donc revenue. Pour vivre. Pour être moi-même. Pour m'accomplir. Pour Dorne et ceux que j'aime. »

Je vidai le fond de ma coupe, laissant l'âpreté du crû réveiller mes sens, échauffer ma gorge. « Je me cache ici avec l'aide de mes grands-parents et de mon oncle Ryon. Je leur dois tout. Mais je ne compte pas me cacher éternellement. Je suis ici pour reprendre la place qui m'échoit et les responsabilités qui m'incombent. Dorne a besoin de raison autant que de force, de paix autant que de passion. Peut-être pourrons-nous ensemble aider notre patrie. Ce sera difficile, mais je ne renoncerai jamais à prendre soin de Dorne. Ce serait comme d'abandonner mon propre enfant, si j'en avais – un acte indigne qui me ravalerait au rang de lâche et de traîtresse, envers ma patrie et la mémoire de mon père. »

Je me levai alors, m'approchai de Manfrey et pris ses mains entre les miennes. « Voilà. Tu sais comment et pourquoi je suis là. Je répondrai à tes questions si tu en as, mais sache que je brûle de savoir tout de toi ! Es-tu en bonne santé, es-tu heureux ? Ta vie te convient-elle ? Quels sont tes projets ? »

Plus tard, nous parlerions de Dorne, Jace, ma tante et des problèmes à affronter, mais pour l'heure, je voulais savourer ces retrouvailles et retrouver une complicité telle que je n'en avais plus connu depuis bien des années.


©️ Belzébuth

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Avec le temps, ce rêve devint un objectif qui donnait un sens à ma vie, et ma vie une flèche volant vers cette cible. Jamais, me promis-je, je ne laisserais la peur compromettre ce que j'étais : l'héritière légitime de Dorne.

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Manfrey Martell
DORNE
■ Localisation : Lancehélion, à Dorne
MessageSujet: Re: In Vino Veritas    Lun 26 Fév 2018 - 20:37




In Vino Veritas
Manfrey se flattait de peu de choses dans sa vie. Sans être mal fait de sa personne, sa force physique était pour tout dire risible et il lui manquait cruellement de ce panache dornien qui faisait la renommée de son sang. Pour autant, si certains avaient le mauvais goût de le dire "mou", Manfrey avait hérité de l'esprit de son père, prudent et patient, qui lui permettait toujours de regarder le monde avec des yeux plus frais et plus clairs que ses compatriotes, volontiers trop brusques et enflammés. Une qualité qu'il avait pris le soin de cultiver et qui, n'en déplaise à ses détracteurs - dont Nymeria se faisait de plus en plus la chef de file ! - n'était pas sans utilité au pays. Du moins, c'était ce de quoi il se persuadait systématiquement lorsque le doute lui étreignait la poitrine.

Mais à cette heure, envolées prudence et patience ! A cette heure, il était plus dornien que jamais, alors que dans la lueur des torches, Elia s'avançait vers lui, tendait les mains vers lui... « C'est bien moi ! Pleures, si tu le veux. Tu ne seras pas seul. » L'instant qui suivait, elle était dans ses bras, et ses larmes sur sa tunique. Lui-même ne se retenait pas d'avantage. A présent, le doute n'était plus permis : ce corps de femme était peut-être inconnu, et les épreuves traversées avaient sans doute dû bien la faconner, mais c'était bel et bien Elia qu'il tenait contre son torse. Et c'est avec une dévotion qu'il ne se connaissait que peu qu'il envoya un remerciement silencieux aux Dieux Rhoynars de la lui avoir rendue. C'était tellement incroyable qu'il allait de lui-même rompre leur étreinte de retrouvailles pour mieux encore la regarder, mais ce fut elle qui brisa la première. « Je suis si heureuse de te retrouver. J'ai toujours su que je reviendrais, que les liens du sang qui me rattachent à ma famille et à ma terre seraient plus forts que tous les obstacles et les interdits. Merci d'être là pour moi, malgré les risques que tu prends en venant à ma rencontre. » Elle ne croyait pas si bien dire ! Il avait fallu monter tout ce stratagème de pretendu présent de mariage retardé, et pourvu en quantités, pour que l'excuse de devoir se déplacer jusqu'à Noirmont n'éveille pas les soupçons. Et surtout pas ceux de sa cousine ! A la pensée de Nymeria, ignorante de toute cette scène de retrouvailles qui se jouait entre tous ces grands crus, Manfrey se senti frémir. C'était tellement stupide. Si elle n'était pas aussi catégorique, rien n'aurait eu à se faire en cachettes, et Elia serait entrée à Lancehelion sous les vivas. Au lieu de cela...

« Nous avons tant à nous raconter ! Tu dois te poser de nombreuses questions. J'ignore de quelles réponses tu disposes déjà.. » Elle avait pris place dans l'un des grands fauteuils confortables qui parsemaient la cave - sans doute pour accueillir les connaisseurs venus déguster les dernières vendanges - et s'était servi une première coupe dont elle bu une longue gorgée, non sans un sourire dans la voix. Ce qui le fut sourire, lui aussi. Elia avait toujours aimé la vie, et elle entendait la vivre pleinement, non sans un certain hédonisme. A certains égards, c'était cela qui les avait toujours rapprochés, même si de son côté, Manfrey faisait de la parcimonie une quasi religion. Et parce qu'il l'a connaissait trop bien pour ne pas savoir qu'elle raconterait la première, il se laissa aller dans le fauteuil qui lui faisait face, tout occupé à la dévorer des yeux comme autrefois.

Il ne su combien de temps dura son récit, qu'elle décrivait avec la passion qui la caractérisait tant, et qui la faisait plus encore émerger comme une tigresse héroïne, échappée de mille morts, triomphante et superbe, et non sans son lot d'originalité. Qu'elle se soit travestie pour son salut ne l'étonna guère : déjà enfant, elle avait préféré les pantalons et les distractions masculines à la mode et aux leçons de son sexe. De même, que l'existence un rien austère du Val lui ait déplu n'avait rien d'extraordinaire : elle n'avait jamais aimé le silence propre aux grands instants de réflexion. En revanche, il y eut deux ou trois éclairs qui eurent don de le foudroyer, chacun un peu plus que le précédent. Le premier, c'était que Quentyn l'ai aidée à s'échapper, et ce sans qu'il n'en avertisse son propre fils. Sans doute avait il cru bon de garder le secret pour lui afin de ne pas mettre inutilement sa vie en danger. Mais tout de même. La réalité du silence le frappa rudement, et il du à plusieurs reprises toucher du Rouge Dornien pour noyer sa peine. Le deuxième, c'était qu'Elia et Nymeria s'étaient vues, et ce une fois de plus, à son insu. Si cela expliquait enfin mieux l'attitude épidermique de sa cousine à l'égard de sa nièce - leur rencontre avait été explosive - il était à ce instant incapable de ne pas cruellement sur en vouloir. A Nymeria de lui avoir caché ce revoir, à Elia de ne pas avoir cherché à le contacter.

Non, il ne sortait pas grandi de ce récit.

A présent qu elle avait raconté, et exposé ses projet - récupérer le Trône de Dorne - Elia, repue de paroles, s'approchait de lui et lui prenait tendrement les mains. « Voilà. Tu sais comment et pourquoi je suis là. Je répondrai à tes questions si tu en as, mais sache que je brûle de savoir tout de toi ! Es-tu en bonne santé, es-tu heureux ? Ta vie te convient-elle ? Quels sont tes projets ? » « Mes projets...» fit-il, un mauvais rire dans la voix, et qui lui était tellement soudain qu'il ne se reconnaissait plus. Il avait du mal à tenir ces mains que pourtant, il avait tant de voix rêvé serrer. Il avait même du mal à là regard dans les yeux. Il venait d'apprendre trop de choses d'un coup pour ne pas y réagir, quand bien même elle voulait s'enquérir de sa santé et de sa vie. « À vrai dir, je ne sais plus trop, et je commence à croire que je cours toujours après l'action, et une fois qu'elle s'est jouée. » Il leva finalement les yeux vers elle, une si visible douleur dans le regard qu'elle lui brûlait la vue. « J'ignorais que mon père t'a aidée. Et j'ignorais aussi tout de cette entrevue avec Nymeria. En fait, j'étais persuadé que tu avais fui Dorne parce que tu ne voulais plus jamais entendre parler de nous, et que c'était sans doute pour cela que Nymeria avait édicté l'ordre formel de te faire arrêter. Tu étais une traîtresse à ton sang et à ta patrie reniée... Ainsi qu'à ta famille. Un bien mauvais roman, en somme ! » conclut-il, avec une certaine amertume, lâchant du même coup les mains de la jeune femme et se levant d'un bond.

Il fit quelques allers retour nerveux entre les différents tonneaux, les mains croisées derrière son dos, la nuque baissée. Il se sentait comme le dindon d'une grosse farce ! Il se sentait ridicule. « Tu vois... » finit-il par articuler, « Je t ai quittée adorable furie, je te retrouve fière amazone... Et moi, je n'ai pas changé. Je suis toujours l'imbécile de service, crédule, et bien trop gentil pour soupçonner quoi que ce soit. Tu comprendras donc que je comprends d'autant moins les grands desseins auxquels me destine Nymeria. » Il fit volte-face, plantant un regard dur dans ceux d'Elia. « Tu veux le Trône de Dorne ? Et bien figure toi que malgré ma répugnance à l'idée, malgré mon mariage à une femme qu'elle déteste et qui portera mes enfants, c'est à moi que ta tante le destine ! »


©️ Belzébuth

Spoiler:
 

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Elia Sand
DORNE
■ Localisation : Noirmont
MessageSujet: Re: In Vino Veritas    Dim 4 Mar 2018 - 16:44




In Vino Veritas
Manfrey m'avait écoutée avec son éternelle patience, buvant mes paroles jusqu'à plus soif, et j'avais hâte de faire de même. Néanmoins j'avais assez appris à observer mes semblables pour ne pas manquer de déceler dans son expression chagrin et amertume. Mon récit l'avait en certaines occurrences blessé et c'est avec compassion que je me tins prête à accueillir sa douleur lorsqu'il prit la parole. Je ne fus qu'à moitié surprise de ses révélations. Même si j'avais estimé le contraire plus probable, il était après tout plausible que Quentyn ait cherché à protéger son fils des éventuelles conséquences de ses actes, et Nymeria, à se couvrir elle-même des répercussions de notre rencontre… Le fait qu'elle redoute d'en parler à sa famille jetait une lumière nouvelle sur mes chances de succès. Elle n'était pas assez sûre de ses appuis pour risquer que l'on défie sa légitimité à l'annonce de mon retour. La condamnation secrète à l'exil qu'elle m'avait infligée pouvait donc être contournée sous réserve d'opérer avec prudence et stratégie.

Je me remémorai douloureusement les retrouvailles avec ma tante à Accalmie. Les explications de mon cousin avaient rouvert cette blessure fraîche avec une précision chirurgicale. Ce n'était pas seulement la félonie de Nymeria qui m'avait transpercée le coeur, mais aussi sa haine, la justification de ses actes. A ses yeux, j'étais une ennemie, vendue aux Targaryens, ou aux Valois, ou la Rivière-mère sait qui. Qui n'était pas un ennemi dans le monde obscur de ses fantasmes ? Jadis, elle n'avait voulu voir en l'innocente Etaine Arryn qu'un assassin à châtier. Puis c'était les royaumes du nord dans leur ensemble auxquels elle avait déclaré la guerre sur un coup de sang, causant maintes morts inutiles, semant les graines de vengeances à venir. Dire qu'elle m'avait calomniée auprès de ma propre famille... Je serrai les poings. L'aveuglement n'est jamais une excuse à l'irresponsabilité.

La suite n'aurait pas dû me prendre de court ; ce fut pourtant le cas. J'avais entendu des rumeurs au sujet de Manfrey, par le biais de Sarella. C'était donc vrai : ma tante l'avait désigné comme héritier. La pensée me vint aussitôt que ce n'était pas en reconnaissance de ses nombreuses qualités, mais plutôt parce qu'elle devait le penser assez malléable pour pouvoir le dominer tant qu'elle aurait un souffle de vie. Cela n'augurait rien de bon ni pour lui, ni pour Jace qui devenait ainsi son rival. Elle se servait d'eux deux comme de marionnettes pour mieux affirmer sa prise sur le trône. Comme je le redoutais, elle avait menti à Etaine.

« Ainsi, c'est ce qu'elle a en tête. Cela n'a pas l'air de te réjouir, je suppose donc qu'elle ne t'a pas désigné pour ce rôle en te manifestant sa confiance mais plutôt en te l'imposant parce que cela l'arrangeait. » Je secouai la tête avec agacement en repensant à ses autres propos. « Tu n'es pas un imbécile ! La confiance, surtout envers sa famille, est une vertu. Sans elle, rien ne peut se construire et durer. Quant au discernement, tu n'en manques pas et comme j'ai dû le faire aux Eyrié, tu apprendras à reconnaître la tromperie à force de la côtoyer, sans pour autant devenir un être méfiant et aigri toujours sous l'emprise du soupçon, à la différence de Nymeria. N'aie pas honte de ta bonne nature, arbore-la fièrement parmi toutes tes autres forces. » Depuis quand se dépréciait-il ainsi ? Nymeria avait-elle ravagé l'image qu'il se faisait de lui-même ? Tout ce que j'avais imaginé qu'elle ferait subir à Jace… ne l'avait-elle pas déjà fait subir à Manfrey ? L'affaiblir, le traiter comme un enfant, s'imposer à ses yeux comme une autorité responsable à laquelle il valait mieux laisser toutes les décisions...

« Que de mensonges… savais-tu que Jace, mon demi-frère, est à Lancehélion pour y devenir l'héritier de Nymeria ? Telle est la nature de l'accord qu'elle a conclu avec Etaine Arryn. Je suppose qu'elle s'est bien gardée de lui dire qu'elle envisageait un autre prétendant. J'espère au moins qu'il est bien traité… j'aimerais le revoir lui aussi, mais j'imagine que ce sera difficile dans l'immédiat.  En tout cas, nous voilà dans une drôle de situation. Sache que je préfèrerais te voir au pouvoir plutôt que Nymeria, si tu rêvais d'une telle position. Néanmoins je suis déterminée à tenter de revendiquer mon héritage. Pour notre peuple, notre terre et tous les proches qu'il me reste, comme toi, je veux m'assurer de la paix et la prospérité de ce pays. Me dévouer à son avenir qui me semble bien incertain sous la férule de Nymeria. Et ceci, dans le respect de ses traditions, ses lois et la mémoire de mon père. Je suis l'héritière légitime du trône de Dorne, quoi qu'en pense ma tante. »

Je marquai une pause puis repris sur le même ton calme et décidé : « Sache que je ne ferai jamais rien pour te nuire, ni rien qui mette Dorne en péril. Cette entreprise, je la mènerai avec l'aide de ceux et celles qui voudront me soutenir. Je ne suis pas ici pour lever une armée ou planter un poignard dans le dos de qui que ce soit. C'est de patience, de méthode, de subtilité et d'alliés dont j'ai besoin. Qu'en penses-tu ? Pourrais-tu envisager de croire en moi, en mes chances et la justesse de ma cause ? »

Le Manfrey dont je me souvenais le pouvait, mais il avait grandi, et j'ignorais quelles ambitions il nourrissait autant que les influences qu'il subissait. Il était marié, m'avait-on dit, et une épouse a souvent des espoirs pour sa condition que seul son mari peut exhaucer. « Ce n'est pas ce que j'avais envie de te demander en premier lieu… sache que ta réponse ne changera rien à l'affection que je te porte, quelle qu'elle soit, et que ton bonheur m'importe plus que l'appui que tu pourrais m'apporter. Tu n'es d'ailleurs pas obligé de me répondre tout de suite. Ces retrouvailles sont pour moi un cadeau inespéré et je tiens à profiter de ces instants sans faire peser sur toi une pression indésirable. »


©️ Belzébuth


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Avec le temps, ce rêve devint un objectif qui donnait un sens à ma vie, et ma vie une flèche volant vers cette cible. Jamais, me promis-je, je ne laisserais la peur compromettre ce que j'étais : l'héritière légitime de Dorne.

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