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 On sombre toujours plus vite lorsque l'on atteint les sommets

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Robb Baratheon
ORAGE
■ Localisation : Accalmie
MessageSujet: On sombre toujours plus vite lorsque l'on atteint les sommets   Mer 1 Nov 2017 - 0:51

On sombre toujours plus vite lorsque l'on atteint les sommets
Le silence de la large pièce qui abritait l’office de la Main du Roi avait quelque chose d’assourdissant, tout ceux qui connaissaient l’endroit le savaient. Généralement, le silence de la Main du Roi trahissait des doutes sur son interlocuteur, sur sa loyauté, ou même sur ses intentions. Subir ce silence, c’était subir le jugement du Roi lui-même, plus encore aujourd’hui qu’il y avait quelques heures à peine. Martyn Arryn l’avait subi il y avait à peine une heure, comme d’autres avant lui, mais c’était une autre forme de silence qui régnait cette fois, c’était le juge qui était jugé, non pas par le Roi, mais par lui-même, et par ses pairs.

Son Père, pour être exact. Robb le voyait presque, debout droit devant lui, alors qu’il était assis à même le sol, appuyé contre l’arche qui séparait la pièce presque plongée dans l’obscurité du balcon d’où l’on pouvait entendre les échos des festivités qui restaient bien présentes malgré l’heure avancée. Etait-ce la carafe de vin posée à coté de lui, plus qu’entamée, qui offrait au Suzerain de l’Orage cette vision du passé ? Ou l’épée qui avait appartenu à son grand-père, puis à son père, avant de lui revenir à lui, autant un symbole de son rang et de ses responsabilité que la lourde chevalière qu’il portait à la main droite et l’insigne qui traînait quelque part sur son bureau ? Matérialisation de sa conscience, il semblait au seigneur de l’Orage qu’il pouvait lire dans le regard déçu de son père tout ce qu’il aurait pu lui reprocher.

Robb était parvenu plus loin que n’importe lequel de ses prédécesseurs. Main du Roi, figure de proue de l’ordre nouveau, il venait même d’être appointé par le souverain nouvellement couronné pour gouverner, seul, jusqu’à la majorité de celui-ci. Pour ça, il avait fait des ennemis de la Couronne ses ennemis, où qu’il soit. Pour ça, il avait accepté de quitter la demeure de ses ancêtres pour cette ville qui n’avait d’histoire que celle, toute récente, des Targaryen. Une ville sans âme, pour un roi temporaire qui ne porterait jamais de couronne. Qu’il s’agisse d’honneur ou de soif de pouvoir importait peu désormais, puisque tout n’avait mené qu’à un désastre de plus.

Une gorgée de plus, et Theodan semble plus proche. Robb devait être l’héritier modèle, le plus pur produit de l’éducation de son père. Et qu’attendait-on d’un Baratheon si ce n’était la fidélité au Roi et à sa famille ? Dans sa hâte, par excès de zèle, il avait négligé la seconde partie, il le savait. Parce qu’il avait pris une place trop importante, c’était Rohanna qui avait été frappée. Empoisonnée, elle avait perdu leurs enfants, des jumeaux, à nouveau, comme un signe des Dieux qui lui rappelaient qu’il ne faisait encore que commettre les mêmes erreurs. Et pour lui prouver un peu plus son impuissance, les auteurs présumés se trouvaient à des milles de Port-Réal. Le Nord, lui avait annoncé le Mestre. Il pensait que le poison venait des terres gelées des Stark, aussi improbable que cela puisse paraître. Etaient-ils tombés si bas dans leur folie indépendantiste pour condamner une innocente ? Quel idiot il avait été de croire qu’il y avait peut-être un espoir de paix… Non, si le Nord se cachait bien derrière cet acte ignoble, rien ne saurait l’empêcher de réduire les murs de Winterfell en cendres, et de laisser cette famille qui se croyait au dessus des autres plus bas que terre.

Elle vivrait, pourtant. Pour cela, le Baratheon était reconnaissant, Rohanna n’aurait pas à payer les erreurs de son mari de sa vie. Mais il ne connaissait que trop bien l’état dans lequel elle s’était plongée après la perte de leurs premiers enfants. Quelques heures plus tôt, il l’avait vue, endormie, si frêle qu’on pouvait douter que la vie l’habitait encore. Cette vue, il n’avait pas pu la supporter, il en était incapable. Alors, lâchement, il avait rejoint son office, cherchant dans l’alcool un moyen de supporter les pensées qui l’assaillaient de toute part. Robb savait, il savait qu’il devrait rester fort dans les prochains mois, il devrait se refuser à pleurer ses enfants, ne pas laisser la moindre faiblesse donner des idées à ses ennemis, être un roc, autant pour la protéger des autres que d’elle-même.

Ce soir, pourtant, il s’autoriserait la faiblesse de l’abandon à une substance qui lui obsurcirait les sens, il se permettrait de ne pas être ce qu’il devait être, pour n’être qu’un homme qui avait, encore une fois, perdu le rêve de voir son sang perdurer, son nom sauvé pour une génération supplémentaire. Demain, il serait de nouveau le Seigneur de l’Orage, la puissance inflexible devant laquelle on s’inclinait, mais ce soir, à l’abri des regards des intrigants et des autres puissances du monde, il pleurerait, une fois, pour ce qu’il avait perdu.

Un autre verre, qui se vide de moitié à peine quelques secondes après avoir été rempli. Derrière lui, il entend une porte qui s’ouvre, et des pas qui approchent. Ses gardes n’avaient-ils dont pas entendu ? Ni serviteur, ni garde, ni personne, quoiqu’il se passe ce soir dans cette pièce. Il ne voulait voir personne. Les pas avançaient pourtant, si sûr d’eux. Ils étaient plusieurs, deux au moins, mais les sens du guerrier étaient trop influencés par l’ether pour qu’il en soit certain. Machinalement, il pose la main sur la garde de l’épée posée contre sa jambe, et d’une voix noire, il annonce le ton :

« Je croyais avoir dit que je ne voulais voir personne cette nuit. »
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Edric Baratheon
ORAGE
■ Localisation : Port-Réal pour le Couronnement
MessageSujet: Re: On sombre toujours plus vite lorsque l'on atteint les sommets   Sam 4 Nov 2017 - 15:15

Edric n'avait pas su quoi penser du fait que le Cerf avait préféré recevoir le Faucon plutôt que de veiller sa Biche. Si les allégeances ne pouvaient pas être retardées, un entretien pouvait l'être en de telles circonstances, même avec l'honneur chatouilleux du Val. Ne pouvant décemment interpréter cela comme un désamour, il avait fini par en déduire que Robb avait peur d'affronter la situation. Pour la première fois peut-être, Robb manquait de courage, et il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. Si le Cerf n'avait pas souffert dans sa chair, il restait le père de ceux qui ne seraient jamais ses enfants.

Bien sûr il s'inquiétait davantage pour Rohanna. Quand enfin ils avaient pu la voir, Oriane et lui, il n'avaient eu que le réconfort de la savoir vivante. Réconfort poignant et pourtant douloureux, tant leur sœur semblait diminuée, inconsciente - endormie ou droguée - dans son grand lit, le ventre plat sous les draps. Et encore, ils ignoraient que ce ventre avait été sectionné, ils ignoraient le sang bleu et le sang rouge de cette naissance macabre qui n'en était pas une.

Edric n'avait jamais assisté à un accouchement. S'il avait appris du Mestre d'Accalmie quelques gestes médicinaux, à force d'observer, la décence ne l'avait jamais autorisé à profaner cette épreuve féminine. De celle-ci, il n'avait connu que les cris et les encouragements perçant la porte, les linges et l'eau souillés, la souffrance et la joie - parfois seule la souffrance - sur les visages. Pourtant, il savait que cette souffrance naturelle ne causait pas les torsions sauvages et la bile jaune qu'avaient endurés le corps de Rohanna. Cet accouchement - cette fausse-couche - n'étaient pas normal. Il était impossible de ne pas penser au poison.

La colère, plus que la peine, le traversait. Il ne s'en était pas ouvert à Oriane pour ne pas l'alimenter. Se rendre coupable d'une chose pareille dépassait son entendement. Il fallait être le Mal en personne. Ça n'était même plus de la politique. Ça n'était même plus la guerre... Ils savaient qu'ils étaient nombreux ceux qui avaient intérêt à ce que n'enfante pas la femme de la Main ; mais aucun de leur ennemis connus, croisés sur le champ de bataille, ne lui semblait assez perfide pour un tel acte. Il était naïf sans doute. N'avait-on pas offert un crâne tantôt en cadeau de fiançailles ? Le doute et cette colère sans cible le rongeaient.

Il tâcha de s'en défaire avec chaque marche de la Tour de la Main. Peu importait ce que lui, pouvait ressentir. Il n'était pas le héro de l'histoire. Il devait être là pour Robb et pour Rohanna. Au seuil, il lâcha le bras d'Oriane à qui cette journée devait paraître doublement pesante. Les gardes les reconnurent et les laissèrent entrer dans l'office, non sans leur avoir signifié que la Main ne voulait voir personne. De fait, la Main n'était pas en état de voir personne. Dans la semi-obscurité, Robb était affalé à l'angle du balcon. Il n'était pas tout à fait seul : une carafe quasiment vide lui tenait compagnie. 

- Les cerfs ne frappent pas avant d'entrer, répondit Edric pour que Robb reconnaisse sa voix, avant d'être assez proche pour qu'il reconnaisse son visage.
Il aurait pu aider son frère à se relever, mais il préféra s'assoir aussi inélégamment à son côté, épaule contre épaule , et c'est pour se servir lui-même qu'il lui prit le verre de la main qui ne tenait pas l'épée. Il but sans toast, il n'y avait rien à souhaiter ce jour, si ce n'est le prompt rétablissement de Rohanna, mais chacun savait qu'il ne serait pas prompt. Plus qu'Oriane et que même Robb, Edric avait assisté à la longue dépression de la Biche, lorsque pour la première fois elle avait perdu ses jumeaux. A quoi servaient les belles paroles ?

- Il n'y a pas de mot, mon frère. Sache que nous sommes là pour toi, et pour elle.
Ils étaient les épaules sur lesquelles la Main pouvait s'appuyer, même s'il s'adressait surtout à l'homme. A l'homme qui n'avait pas cherché le soutien de sa famille, mais peut-être l'accepterait ; à l'homme qu'il était heureux de retrouver ce soir dans sa fragilité, preuve que sous la Main de fer battait encore un cœur de Cerf.

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Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur,
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
Molière, Le Misanthrope
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Oriane Tully
CONFLANS
■ Localisation : Port-Réal
MessageSujet: Re: On sombre toujours plus vite lorsque l'on atteint les sommets   Lun 13 Nov 2017 - 0:14


On sombre toujours plus vite
lorsque l'on atteint les sommets
Feat Robb, Edric & Oriane
« Elle vivra. »

Elle s’accroche à ces mots, autant qu’elle s’accroche au bras d’Edric, qu’elle semble ne plus vouloir lâcher depuis qu’ils étaient à nouveau rentrés dans cette tour funeste où reposait la Dame de l’Orage.

Elle vivra.

Elle s’y raccroche, avec la force du désespoir, avec la force de ceux qui ont trop enduré, trop subi, et qui n’ont pas le courage d’encaisser davantage. Elle se répète cette phrase en boucle dans son esprit bourdonnant, comme un mantra au milieu de la tempête qui l’assaille de toutes parts. Elle la répète, comme si elle espérait que cette dernière puisse la protéger de l’image de Rohanna, pâle, virginale, reposant dans sa couche blanche, bien trop blanche pour ne pas laisser imaginer le drame sanglant qui a pu précéder une telle pureté immaculée.

Elle vivra.

L’angoisse ne l’avait pas quittée de toute la soirée, à attendre, se demander, espérer, prier, incapable de se mêler aux festivités, implorant le ciel et les Sept que le malheur ne vienne pas s’abattre à nouveau sur leur famille. Que l’Etranger n’emporte pas avec lui cette sœur qu’elle avait à peine eu le temps de connaître et d’apprendre à aimer, cette sœur qui devait donner un fils, un neveux, un héritier, cette sœur qui devait donner la vie et non connaître la mort. Impensable, intolérable. Elle se souvient l’avoir regardée dormir, avoir saisi brièvement ses doigts -ils étaient si froids!- entre les siens, tremblants, laissant à Edric le soin de murmurer quelques paroles rassurantes à l’oreille de la convalescente. Elle en avait été incapable, comme si les mots étaient restés bloqués au fond de sa gorge, noués par l’angoisse qu’elle parvenait à peine à calmer, et que seul le Mestre avait su apaiser, à peine. Avare en informations, il s’était contenté de leur confirmer la mort de l’enfant et de leur indiquer que les jours de la mère n’était pas en danger. Quant au père…

Les doigts d’Oriane s’enfoncent légèrement dans le bras d’Edric, tandis que ce dernier demande aux gardes à ce qu’on les laisse entrer. Devant la porte des appartements de la Main, ces derniers semblent hésiter. Il ne faut que peu d’insistance de la part d’Edric pour qu’on leur cède finalement le passage, après leur avoir stipulé que Robb avait demandé à ce que personne ne le dérange. Cette fois, ce sont les dents de sa sœur qui se serrent, alors qu’ils pénètrent dans la pièce sombre, seulement éclairée par la faible lueur des quelques chandelles allumées et de la lune qui se réverbère sur la baie. Ils s’étaient précipités à sa recherche, sitôt qu’ils avaient vu le Seigneur Arryn revenir se joindre aux festivités. Pourtant, lorsqu’ils avaient pénétré dans le sanctuaire où reposait Rohanna, ils n’y avaient trouvé que cette dernière, aussi calme et pâle que la mort, dormant d’un profond sommeil, ainsi que le Mestre qui était chargé de la veiller. C’était d’ailleurs là la seule autre information qu’il avait consenti à leur transmettre, leur affirmant que le Seigneur de l’Orage était venu brièvement s’enquérir de l’état de santé de son épouse avant de s’en aller rejoindre ses appartements. A ces mots déjà, Oriane avait sentit son sang s’agiter dans ses veines. Mais elle s’était tue, se contentant d’emboîter le pas à Edric qui l’avait entraînée vers les maudits escaliers menant au repaire du Cerf. Et pour y trouver quel spectacle…

Elle sent l’agressivité latente dans les propos de Robb. La colère, sourde, qui gronde, comme un écho à celle qui pulse peu à peu dans ses veines alors qu’elle découvre la scène qui s’offre devant ses yeux verts : Lord Baratheon, gisant à même le sol de ses prestigieux appartement, verre à la main et bouteille dans son giron !

Du coin de l’oeil, elle jette un regard furtif et méfiant à l’épée familiale qui repose sur la cuisse de son aîné : non pas qu’elle ne l’eut cru capable de quoi que ce soit, et surtout pas de cela, mais l’état dans lequel Robb se trouvait, ainsi que celui de la carafe de vin trônant à ses côtés étaient des plus éloquents. Elle avait eu plus d’une fois l’occasion de constater les effets de l’alcool sur autrui, notamment lorsque les chevaliers de son père ou de Torrhen venaient festoyer après une grande chasse ou une sanglante bataille. Et elle savait très bien qu’un homme aviné n’était plus réellement lui-même, passé un certain nombre de verres. C’est pourquoi la Biche du Conflans alla s’appuyer contre le dossier d’un fauteuil, à distance raisonnable de ce frère aux côtés duquel Edric se laissa tomber sans plus de cérémonies, autant par prudence que par gêne. Comme si, malgré sa colère, elle ne pouvait qu’être touchée par la détresse quasi-perceptible qui émanait de son frère et qui venait faire brutalement écho à la sienne, qu’elle peinait encore à maîtriser, à contenir. Jamais elle n’avait vu Robb dans un tel état, jamais. Aucune larme, aucune émotion ne teintait le visage du Seigneur de l’Orage, mais les siens pouvaient lire mieux que quiconque la lueur qui brillait dans les yeux du Cerf.

Et malgré tout, elle lui en voulait. Elle lui en voulait, terriblement, affreusement, autant qu’elle s’en voulait à elle-même : la colère et la rancoeur avaient eu le temps de croître, lentement, insidieusement, grandissant dans ses entrailles au fur et à mesure de cette soirée qui s’était déroulée avec une horrible lenteur. Une colère qui n’avait fait que se décupler à la vue de Rohanna et de l’état dans lequel elle reposait, bien trop apaisée après ce qu’elle venait de vivre pour dormir d’un sommeil purement naturel. Au souvenir de ce visage aux traits tirés et aux joues aussi pâles que la mort, un nouvel élan de colère saisit la fille de Theodan, qu’elle tenta de dissimuler tant bien que mal en serrant les dents.

Déjà, les rumeurs avaient gagné les couloirs, enflant au fur et à mesure qu’elles se propageaient parmi les servants : lady Rohanna aurait accouché d’un monstre. Un enfant mort-né, déformé, aussi monstrueux que l’union devant laquelle tous s’étaient prosternés. D’autres chuchotaient à qui voulait bien l’entendre que la pauvresse s’était vidée de son sang aussi bien par la bouche que d’entre les cuisses, et que la vie de la malheureuse ne tenait qu’à un fil. D’autres encore, bien plus bas, murmuraient prudemment que tout cela n’avait rien de normal, et que la fausse-couche de la Dame de l’Orage était tout sauf naturelle. De là à soupçonner un empoisonnement, il n’y avait qu’un pas, qu’Oriane ne cessait d’hésiter à franchir dans son esprit torturé par ces ragots auxquels elle s’efforçait de ne pas prêter attention, encore trop bouleversée par ce qui venait de se passer. Elle en aurait volontiers tordu la gorge de ces opportuns indiscrets, aussi avides de commérages qu’un charognard de cadavres, s’il lui avait resté un peu de forces.

Elle se sentait lourde, faible, vide. Vide, si vide, malgré ce ventre qu’elle avait encore la chance de sentir sous ses doigts tremblants, ce ventre qu’elle se sentait soudainement coupable d’exhiber sous les yeux de son frère, qui gisait piteusement contre l’une des colonnes encadrant l’arche menant au balcon de ses appartements. Ce frère dont la seule vue suffit cependant à la faire trembler de colère, pour la première fois de sa vie. Comment pouvait-il ? Comment osait-il ? Se morfondre ainsi, comme le dernier des soûlards, alors qu’à quelques pas d’ici, Rohanna se mourrait peut-être ? Comment pouvait-il seulement demeurer ici après ce qu’il venait de se passer, à cuver son vin plutôt qu’à veiller sur son aimée ? Oh, elle l’en aurait giflé ! L’espace d’un instant, la Biche Argentée est tentée de lui arracher cette bouteille et ce verre des mains, peut-être pour mieux s’en servir un à son tour. Les Sept savaient combien elle en aurait elle-même besoin. Se pouvait-il que cela soit la meilleure chose à faire ? Boire pour oublier, et attendre, veiller jusqu’au lendemain, ce terrible matin qui ne verrait peut-être jamais l’aurore se lever pour l’une d’entre eux ? Se pouvait-il que Robb ait finalement raison, et qu’il ait pris la plus sage des décisions : celle de fuir, plutôt que d’affronter l’impensable ?

Elle ne sait pas. Elle ne sait plus. Tout est flou dans sa tête : les effluves de l’alcool se mélangent aux rires et aux éclats de la fête, au milieu desquels résonnent encore les cris de Rohanna. Et le sang, tout ce sang… Pourquoi tant de douleur au milieu de ce bonheur, eux qui étaient enfin à leur apogée, au plus haut des sommets ?
Edric semble se ranger du côté de leur aîné, de la main duquel il s’empare à son tour du verre presque vide pour le porter à ses lèvres. C’est avec une intensité presque douloureuse qu’elle doit se retenir de ne pas le lui arracher des mains pour le jeter à travers la pièce, tant parce que la scène lui est insupportable -les voir ainsi, aussi passifs, aussi démunis!- que parce qu’elle ne craint un nouvel empoisonnement, aussi ridicule l’idée puisse être. Pourtant l’idée est là, implantée dans son crâne, creusant son esprit d’un doute qui la ronge davantage au fur et à mesure que les nouvelles de l’alitée leur parviennent : quelqu’un leur en voulait, quelqu’un en voulait à leur famille, à sa famille. Après des années passées au coeur du Conflans, ce soir Oriane se sentait plus que jamais l’âme d’un Cerf. Et l’idée même que l’on ait pu attenter à la vie de Rohanna lui faisait bouillir les sangs : s’attaquer à une Baratheon, s’était s’attaquer à elle en personne, à eux tous ! N’était-ce donc pas là ce qu’ils ressentaient également, eux ses frères, les fiers guerriers, toujours prompts à lever le bras et l’épée ? Cette inactivité la rendait folle, elle qui, éprouvée par cette journée funeste, cherchait déjà un coupable à l’horreur qui s’était abattue sur eux. Comme si elle ne pouvait croire qu’une telle tragédie ne pouvait simplement s’expliquer par la force du Destin, par la volonté cruelle de Dieux qui l’étaient tout autant, et qui devaient bien se jouer d’eux, tout aussi puissants qu’ils étaient !

À nouveau la Biche sent la fureur gronder en elle, et c’est en plantant l’ivoire de ses incisives dans l’ourlé de sa lèvre qu’elle réprime tant bien que mal un grondement presque bestial. La douleur semblait émaner du moindre de ses pores, tandis son être tout entier paraissait pulser d’une détresse quasi-palpable, d’un désir de vengeance qui hurlait silencieusement à travers ses lippes hermétiquement et étrangement closes depuis qu’elle était entrée dans la pièce. Luttant autant contre son envie de hurler que de gifler de toutes ses forces ce frère tant aimé dans l’espoir d’un semblant de réaction censée, d’une parole, quoi que ce soit qui aurait pu lui indiquer que le Cerf était toujours là, bel et bien vivant sous cette masse stagnante faite d’honneur et de responsabilités bien-pensantes qui semblait l’avoir définitivement englouti.

« Sache que nous sommes là pour toi, et pour elle. »

C’est l’estocade de trop. Le coup la cueuille de plein fouet, les paroles d’Edric l’atteignent en plein coeur. Elle tremble, vacille, sa main fébrile vient s’accrocher au dossier de la chaise à côté de laquelle elle se tient, cherchant un appui qui lui fait soudainement défaut. Son visage blêmit, de colère, d’une rage mal contenue qui traverse jusqu’à ses jointures livides, crispées sur ce barreau de bois qu’elle redoute voir exploser entre ses doigts.

« Là pour elle... »

Les mots jaillissent dans un rire amer, un rictus qui déforme sa bouche alors qu’au même instant elle sent des larmes, toutes aussi amères, perler au coin de ses yeux. Elle les ravale, difficilement, douloureusement, avec ce sanglot qui lui noue subitement la gorge et lui oppresse la poitrine. Elle ne pleurera pas, pas devant eux. Ils ne méritent pas ses larmes, eux les lâches, les pleutres !

« L’avons-nous seulement été ? »

La question fend le silence brusquement imposé par sa remarque acerbe, lourde d’une colère sourde, vibrante, qui ne demande qu’à éclater. Un prémisse à l’orage que tous connaissaient et tous partageaient, cette tempête qui faisait pulser leur sang et battre leurs coeurs, eux, les fils du vent. Dans un effort presque surhumain, elle trouve le moyen de détacher ses phalanges exsangues de cette chaise qu’elle maintenait serrée dans son dos. Retient de justesse la grimace qui manque d’étirer ses lèvres crispées lorsque le sang revient brutalement dans ses doigts dans une brûlure aussi douloureuse que le venin qui semble s’emparer de son coeur et de ses mots, alors que, lentement, elle s’avance vers ses deux frères :

« Avons-nous été là pour elle, alors qu’elle se débattait dans les bras de l’Étranger ? Avons-nous été là pour elle, alors qu’elle donnait vie à la mort ? Je l’ai entendue hurler comme je n’avais jamais entendu hurler personne, et elle était seule Robb, ELLE ÉTAIT TOUTE SEULE. J’ai été mise à sa porte comme la dernière des servantes, moi, sa sœur, TA PROPRE SOEUR ! Alors que pendant ce temps même, une Piper demeurait à ses côtés ? Une Piper, une inconnue, une étrangère ! L’Ouest t’a-t-il à ce point sous sa coupe pour que tolères leur présence au chevet de ton épouse ? »

L’attaque est basse, méprisable : elle ne se reconnaît pas dans ces mots, ce flot de haine et de rancoeur qui se déverse de ses lèvres soudainement prodigues avec la fureur d’un torrent que l’on aurait trop longtemps retenu. Pire encore, il s’aggrave, comme entraîné par une force qu’elle ne maîtrise plus et qui la fait s’agiter comme une démente, les yeux exorbités, la main étrangement crispée sur ce ventre qu’elle craint à son tour de voir se vider sous le regard de tous. Elle respire, à peine, avant de reprendre l’offensive, intarissable :

« Dis-moi mon frère, depuis quand le protocole et ta réputation t’importent davantage que la vie de ta propre femme ? »

Elle ne décolère pas. Depuis quand, depuis quand ?! Depuis quand s’était-il laissé entraîner ainsi, plus pétri d’orgueil et de pouvoir que des bons sentiments qu’elle lui avait jadis connus ? Le Robb d’antan n’aurait jamais agi ainsi : son frère se serait lui-même précipité jusqu’à la Tour, sa femme dans les bras, ne la quittant pas du regard jusqu’à ce qu’elle soit hors de danger, dusse-t-il lui-même endosser le rôle de mestre ! La vie à la Cour l’avait-elle tant changé, en si peu de temps, pour qu’il en devienne si froid, aussi enserré dans son honneur que ne l’étaient les Arryn et la grotesque mascarade qu’ils avaient livrée tantôt ? Cela se pouvait-il ? Ou s’était-elle fourvoyée à ce point sur ce frère qu’elle avait jadis tant adulé… ?

Elle lui renvoyait ses propres torts à la figure, incapable d’assumer, incapable d’accepter. Incapable de s’avouer que, elle aussi, elle était partie. Qu’elle avait à peine lutté, face à l’horreur qui se déroulait sous ses yeux effarés, lorsqu’Edric était venu la chercher, la rappelant à son propre devoir. Comment pour se convaincre elle-même, elle secoue la tête, chassant ses pensées, avant de poser son regard aux pupilles dilatées sur le cadet des Baratheon, dont elle cherche silencieusement l’approbation. Elle n’avait pas eu le choix. Torrhen comptait sur elle, lui avait confié la responsabilité et l’avenir de leur région en l’envoyant prêter serment pour le Conflans : elle n’aurait pu s’y dérober, pas pour celle qui, au final et aux yeux de tant, n’était que sa belle-sœur. Mais Robb… Robb ! Robb avait toujours été là pour la Couronne, son plus fidèle et plus vaillant défenseur. C’était à peine si son serment avait une quelconque valeur, il avait déjà tant démontré par le passé la force de sa loyauté et de son engagement envers la maison au Dragon. Elle en aurait presque ri, tant elle trouvait cela absurde. Les Targaryen comptaient-ils vraiment sur la seule parole de l’héritier de Theodan pour s’assurer de la fidélité de l’Orage ? Étaient-ils aussi aveugles, alors de la maison au Cerf, seul l’un d’entre eux avait fait le déplacement jusqu’à la Capitale ? Edric… Oh son cher, son si cher Edric ! N’aurait-il pas pu lui-même prêter serment au nom de son aîné, au nom de leur mère, et de toute leur maisonnée ? Tous auraient compris, tous auraient pardonné de voir Robb s’absenter pour veiller celle qui se mourrait ! Mais non : Robb était resté là, fier et droit, drapé dans son stupide honneur que, soudainement, elle se surprenait à mépriser tant. Pourrait-elle seulement lui pardonner ?
Pourrait-elle se pardonner ?

« J’aurais du être là pour elle... »

Elle s’adresse plus à elle-même qu’aux deux hommes qui se tiennent face à elle, subitement. Sa voix, si forte, si rageuse, n’est soudainement plus qu’un souffle de vent, un murmure faible qui lui est terriblement douloureux.
Elle n’avait pourtant pas eu le choix. Rohanna comprendrait-elle seulement, lorsqu’elle s’éveillerait ? Elle n’avait pas eu le choix ! Torrhen comptait sur elle, elle n’avait pas pu le trahir, elle n’avait pas pu ! Et ce sang, tout ce sang qu’elle n’arrivait pas à oublier, encore lui… La douleur, dans la voix, dans les yeux de sa belle-sœur, cette même douleur qu’elle avait elle-même ressentie le jour où son propre corps l’avait trahie, expulsant bien trop tôt de ses entrailles un enfant encore trop jeune pour ne serait-ce que respirer une seule bouffée d’air. Elle n’avait pas pu. Elle avait fui, comme une lâche. Elle avait fui, tout comme Robb.

Famille, Devoir, Honneur. Jamais elle ne s’était sentie aussi indigne de sa devise, ces mots qu’elle portait en étendard, gravés au fer chaud à même la peau. Elle suffoque, tire nerveusement sur son corsage qui lui semble subitement trop serré, se penche légèrement, main plaquée sur son ventre, cherchant un souffle qui lui manque tandis que son autre main vient écarter le rideau sombre qui coule devant son visage. À nouveau, sa main vient trouver le dossier de cette fidèle chaise, sur laquelle elle s’appuie une fois de plus, tandis que ses yeux dardent des éclairs vers la Main du Roi et qu’elle repousse Edric de sa main libre, comme pour le dissuader de s’approcher d’elle :

« J’aurais du être là pour elle… Tu aurais du être là pour elle. » Halète-t-elle, à bout de souffle.

Un gémissement s’échappe des lèvres blêmes d’Oriane, qui sert de plus belle le poing. Elle gronde comme une bête, un animal meurtri, blessé, qui se repli sur lui-même pour mieux penser ses plaies. Elle en pleurerait ! De rage, de haine, de douleur. Par les Sept, qu’aurait dit Theodan en les voyant ainsi ?

La situation lui était intolérable, trop douloureuse, probablement amplifiée davantage encore par sa grossesse qui depuis le début avait mis à mal ses émotions qui s’étaient vues amplifiées, décuplées. Elle ne se reconnaissait pas, pas plus qu’elle ne reconnaissait son frère, ni qu’elle ne reconnaissait ce monde dont elle pensait avoir fait le tour de la cruauté durant ces trop longues années de guerre. Qui, qui pouvait être assez cruel pour en vouloir à la plus douce des femmes, qui plus est porteuse de vie, porteuse de joie, porteuse d’espoir ? Elle en avait la nausée. Respirant douloureusement, Oriane semble s’apaiser enfin, se laissant tomber sur le fauteuil dont elle ne lâche toujours pas le dossier, tremblante, comme brusquement vidée de toute sa hargne, de toutes ses forces. Sa poitrine se soulève à intervalles irréguliers, engoncée dans les broderies et les soieries de sa robe d’apparat malmenée par la scène qui s’était déroulée tantôt dans les jardins. Non, décidément non, elle ne comprenait pas ! Jusqu’au bout il avait failli, non pas par une, mais par deux fois ! Fallait-il encore qu’il dusse s’occuper de ces Aigles bouffis d’orgueils tout droit descendus de leur montagne ? Martyn Arryn ne pouvait-il décemment pas attendre jusqu’au lendemain pour faire part de ses doléances ? Les alliances et complots politiques passaient-ils désormais avant la vie de la mère des futurs héritiers de l’Orage ?

« J’espère que ton entretien avec Lord Arryn en valait la peine, et que tu auras au moins pu en tirer un quelconque profit. »

Elle s’en veut presque immédiatement d’avoir prononcé ces mots, au moment même ou ces derniers franchissent ses lèvres en un dernier coup de poignard en direction de son frère aîné. Mais elle n’en pouvait plus de faire semblant : elle avait passé toute sa soirée à prétexter, à s’incliner, à prendre sur elle alors qu’elle mourrait d’inquiétude au fond d’elle-même. Et Robb et Edric étaient bien les seuls avec lesquels elle pouvait enfin se laisser aller ; relevant la tête, Oriane renifle légèrement, essuyant prestement les larmes qui perlent à nouveau au coin de ses yeux du revers de la main. Assombris de chagrins et de colère, ses prunelles émeraude viennent se poser sur ses deux frères, qu’elle défie du regard, le dos droit contre son dossier de bois. Cherchant tant bien que mal à se rassurer et à se justifier en se disant qu’il fallait bien que quelqu’un dise ses quatre vérités à Robb. Dusse-t-elle à son tour essuyer ce soir la fureur et les foudres de l’Orage.
©️ FRIMELDA


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Bride of the River, Daughter of the Storm
Remember who you are, what you were made to be. Remember your words.
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Robb Baratheon
ORAGE
■ Localisation : Accalmie
MessageSujet: Re: On sombre toujours plus vite lorsque l'on atteint les sommets   Lun 13 Nov 2017 - 21:33

Robb Baratheon a écrit:
On sombre toujours plus vite lorsque l'on atteint les sommets
LEvidemment, qu’ils viendraient. Les Baratheon n’étaient pas connus pour se laisser arrêter par un garde leur refusant l’entrée, encore moins dans une situation qui avait marqué une fois de plus leur Maison au fer rouge. C’était ce tempérament parfois trop spontané, trop tempétueux que Theodan avait tenté de diminuer chez son aîné, car si un tel comportement était parfaitement tolérable au sein de leur famille, il pouvait l’être beaucoup moins auprès des autres nobles de Westeros. D’une certaine manière, il y était parvenu, mais pour ce faire, le Seigneur de l’Orage avait imposé à Robb le prix de la distance avec le reste de la fratrie. Il n’avait jamais eu leur liberté, s’était toujours trouvé dans une position différente de la leur. Cela n’avait pas empêché l’héritier d’éprouver une réelle affection pour ses frères et sa sœur, mais la barrière qui avait existé entre eux avait toujours été difficile à franchir, ils n’avaient jamais réellement compris la charge qui était la sienne, et lui même enviait qu’ils puissent agir à leur guise quand il était enfermé dans les carcans de son éducation et des projets de leur père.

Malgré ça, il était heureux de les savoir présents. Aux yeux des autres, il devait être fort, inébranlable, n’importe quel autre importun se serait vu refoulé aux portes de la Tour, au mieux, voir dans les cellules du Donjon, mais au sein de sa famille, il n’avait que faire qu’on soit témoin du gouffre dans lequel il venait de plonger. Bien sûr, derrière lui, il pouvait sentir le regard dur d’Oriane sur ses épaules. Comme toujours, il fallait s’attendre à ce que leur cadette considère qu’il prenait la mauvaise décision. Le rôle de la contestataire avait toujours été le sien, depuis aussi longtemps qu’elle avait pu courir dans les couloirs de la forteresse de leur enfance. La fillette qui voulait être un garçon, la jeune femme qui ne voulait pas se marier… Et pourtant, elle n’en était pas moins devenue une épouse, et une suzeraine. Plus franc, Edric était venu s’écraser à ses côtés, ne lui prenant son verre des mains que pour y boire lui-même, là où Robb se doutait que leur sauvage de sœur devait rêver de leur envoyer le liquide au visage plutôt que dans la gorge. Mais elle était une femme, et malgré tout ses efforts, elle ne comprenait pas ces rituels tacites qui pouvaient exister chez les représentants masculins de sa famille. D’aussi loin qu’il se souvienne, ils avaient toujours fait ainsi quand leur famille subissait un revers, ou que l’un ou l’autre devait faire face à une épreuve difficile. Il n’y avait pas besoin de belles paroles ou de promesses, cette coupe était l’assurance que si l’un des deux sombrait dans les abîmes, l’autre plongerait pour l’aider à s’en tirer. Et pour cela, le Seigneur de l’Orage était reconnaissant à son cadet.

« Il n'y a pas de mot, mon frère. Sache que nous sommes là pour toi, et pour elle. »

Des mots, il devrait y en avoir aujourd’hui, pourtant. L’un comme l’autre méritaient de savoir ce qui s’était réellement passé, parce qu’ils étaient sa famille, parce qu’Edric avait toujours été le plus proche de sa belle sœur parmi la Maison au Cerf Couronné, parce que sans doute, ce qui s’était joué à ce mariage aurait des conséquences sur tout le Royaume, et donc le Conflans dont Oriane était désormais la maîtresse. Pas tout de suite, pourtant, il n’était pas encore prêt à réévoquer le récit de sa propre chute, et de la victime toute trouvée par ses ennemis. Il n’avait pas encore le courage d’avouer tout haut qu’il avait échoué à protéger sa propre épouse. Alors, Robb hôche la tête et offre un léger coup d’épaule à son frère, avant de remplir la coupe que celui-ci avait réquisitionné une dernière fois, et de vider lui-même le reste du vin à même la carafe. Libérateur, peut-être que l’éther lui permettrait plus facilement de leur expliquer pourquoi les vies de tout le Royaume allaient changer, par la faute d’un être maléfique, et de ses complices. Oriane, pourtant, en décide autrement, doucement d’abord, elle se rappelle à lui par quelques mots, mais bien vite sa tirade se fait plus accusatrice quand elle vient se planter devant ses deux frères. A-t-elle conscience qu’en cet instant, on aurait pu la prendre pour leur mère qui venait réprimander ses deux garçons de ne pas agir comme elle voulait qu’ils agissent ? La Biche Argentée tenait parfois plus de sa Lionne de génitrice qu’elle ne voudrait jamais l’avouer…

« Avons-nous été là pour elle, alors qu’elle se débattait dans les bras de l’Étranger ? Avons-nous été là pour elle, alors qu’elle donnait vie à la mort ? Je l’ai entendue hurler comme je n’avais jamais entendu hurler personne, et elle était seule Robb, ELLE ÉTAIT TOUTE SEULE. J’ai été mise à sa porte comme la dernière des servantes, moi, sa sœur, TA PROPRE SOEUR ! Alors que pendant ce temps même, une Piper demeurait à ses côtés ? Une Piper, une inconnue, une étrangère ! L’Ouest t’a-t-il à ce point sous sa coupe pour que tu tolères leur présence au chevet de ton épouse ?

Dans un premier temps, Robb est sonné par la violence des mots qui sortent de la bouche de sa sœur bien-aimée, autant à cause de l’alcool que parce qu’il n’avait pas été préparé à un tel déchaînement de violence dans la bouche d’un membre de sa propre famille. Hébété, il pose la carafe sur le sol et ramène sa main libre sur le pommeau de l’épée de son père, ne parvenant pas à détacher ses yeux emplis de surprise de l’attaque qu’elle lui lance au visage au moment où tout aujourd’hui avait déjà oeuvré à le mettre à terre. Oui, le Baratheon s’était attendu à ce qu’elle lui reproche de boire, mais pas à ce qu’elle remette en cause toutes les actions qu’il avait prises -ou pas- aujourd’hui. Oriane croyait-elle réellement en ce qu’elle disait ? N’avait-elle aucune idée de pourquoi il avait agi de la sorte ?

« Dis-moi mon frère, depuis quand le protocole et ta réputation t’importent davantage que la vie de ta propre femme ? »


De stupéfaction, c’est à la colère que la Main du Roi passe quand elle continue sa diatribe. Comment osait-elle mettre en doute l’amour qu’il portait à Rohanna, elle qui ne la connaissait que depuis quelques jours ? D’où se permettait-elle de remettre en cause l’inquiétude qu’il avait pour elle. Si elle n’avait pas été sa sœur, si elle n’avait pas été enceinte… Peut-être ce serait-il emporté, oui. Mais il avait perdu ses enfants, et Robb ne ferait rien qui pourrait infliger le même sort à ceux qu’il aimait. Alors il ferme les yeux, pose son front contre le pommeau de son épée, luttant contre l’envie de lui montrer que, des Baratheon, elle est loin d’être celle qui peut crier le plus fort. Robb ne l’écoute qu’à moitié tandis qu’Oriane continue, sachant comme il peut-être inutile d’interrompre la cadette de la famille quand elle a décidé qu’elle avait raison, et les autres torts. En d’autres circonstances, il aurait sans doute ri face à la détermination dont elle faisait preuve à remettre ainsi toutes ses décisions, il aurait ri, puis il l’aurait enlacé, et lui aurait expliqué. Mais aujourd’hui, il n’en avait pas le coeur.

« J’espère que ton entretien avec Lord Arryn en valait la peine, et que tu auras au moins pu en tirer un quelconque profit. »


Enfin, la Biche Argentée se tait, en ayant terminé avec sa diatribe assassine. Le seigneur de l’Orage laisse un silence planer quelques secondes, avant d’enfin lui répondre, aussi calmement qu’il en est encore capable.

« As-tu terminé, ma si douce et si aimante sœur ? »

Alors seulement il ouvre les yeux, et se lève avec difficulté, prenant appui sur Edric pour faire face à la vindicte de son propre sang. Robb soutient son regard, il voudrait rester dur, mais c’est une certaine détresse qui trahit pourtant l’état dans lequel il se trouve.

« Depuis combien de temps es-tu à Port-Réal, dis-moi ? Autant de temps que tu connais Rohanna. Laisse-moi t’expliquer ce qui se serait passé, si j’étais parti, si je l’avais suivie jusqu’à la tour. Dans un premier temps, tout le monde aurait plaint la pauvre Main qui avait ainsi manqué de perdre sa femme, qui avait perdu ses enfants. Et puis, quelqu’un aurait murmuré que peut-être, Lord Baratheon ne respectait pas autant le Roi qu’il aimait sa femme. Un autre se serait dit que si le plus proche conseiller de Jaehaerys se permettait des écarts, il pouvait bien s’en permettre aussi. Un troisième, que si Sa Majesté n’inspirait pas l’obéissance à ceux qui lui étaient le plus proches, il ne méritait peut-être pas de régner. Et comme ça... »

Un claquement de doigts secs, et il reprend.

« Juste comme ça, tout ce pour quoi nous avons lutté se trouve prêt à être détruit, ce pourquoi notre peuple a versé le sang… Le sacrifice de notre père aurait été vain, parce que j’ai écouté mes tripes plutôt que ma raison. Au mieux, j’aurais été remplacé, et alors, il n’y aurait plus eu personne à Port-Réal pour s’assurer que les Baratheon aient l’oreille des Targaryen. Tu crois peut-être que ton mari et toi serez les seigneurs du Conflans parce que c’est votre prérogative, mais sois assurée que s’il n’y a personne ici pour appuyer cette décision, votre position n’aura plus rien de certain. »

Dans un soupir, Robb jette un regard dédaigneux vers les feux qui illuminent les jardins du Donjon Rouge. Elle ne pouvait pas comprendre, elle était trop jeune, elle n’avait jamais été élevée pour régner, il ne pouvait pas en vouloir à sa petite sœur. Mais elle l’avait blessé, néanmoins, et elle devait savoir que c’était le cas, elle le connaissait trop pour ne pas savoir que les mots qu’elle avait prononcé l’avaient profondément touché. Pourtant, il lui prend doucement le bras, un geste pataud mais sincère. Theodan n’était plus là pour lui apprendre, le rôle incombait donc à son aîné désormais.

« Et si je t’avais autorisé à entrer… Tu aurais manqué à tes devoirs envers ton mari, la région que tu devais représenter, imagine les conséquences. Sans compter que ce que tu aurais vu… J’ai déjà perdu mes fils, je ne pouvais pas permettre que l’horreur de la scène fasse également disparaître mon neveu. Il y a des choses qu’on ne doit pas voir sans y être préparé...»

Un instant, les yeux du Cerf laissent passer une ombre, bref moment de faiblesse qu’il ravale aussi vite qu’il est venu, mais c’est d’une voix plus tremblante qu’il termine :

« Elle sait tout cela, et c’est pour ça qu’elle m’a dit elle-même de rester, alors qu’elle pensait qu’elle allait mourir. C’était la décision la plus sage, la seule décision. Ne crois pas une seule seconde que je ne déteste pas l’avoir prise, mais il y avait trop à perdre, pour elle, pour vous, pour moi. Je n’ai pas besoin de tes vérités pour savoir que ce qui lui est arrivé m’a brisé, je l’aime bien plus que ce que tu laisses entendre. »

A peine a-t-il terminé sa phrase qu’il se détourne, pudeur d’un homme qui n’a pas pour habitude de se dévoiler, même à ceux qui lui sont les plus proches. Robb fait quelques pas hasardeux dans le bureau qui est le sien, le siège de son pouvoir, pouvoir qu’il aurait mille fois échangé contre la sécurité de son épouse. Alors seulement, il prend une grande inspiration, avant d’annoncer d’un ton grave, comme un couperet qui s’abat sur le sort de leur Maison :

« Elle a été empoisonnée. Le Mestre dit que ça vient du Nord. »
Codage par Libella sur Graphiorum
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Edric Baratheon
ORAGE
■ Localisation : Port-Réal pour le Couronnement
MessageSujet: Re: On sombre toujours plus vite lorsque l'on atteint les sommets   Dim 19 Nov 2017 - 19:21

Edric n'avait pas espéré qu'Oriane les rejoigne au sol avec l'inélégance qui ne seyait pas à son sexe - ou du moins à sa position, car son sexe ne l'avait jamais empêchée de s'autoriser des extravagances. Mais enfin, il avait espéré une certaine harmonie, un "nous" fraternel. Si la fratie ne pouvait pas se soutenir en de telles circonstances, alors quand ?

Oriane avait explosé si fort qu'il craignait pour sa santé. Elle semblait à cet instant plus fragile que Robb, comme si la force de ses paroles vidait son corps. Des paroles violentes, des accusations qu'Edric partageait à défaut d'en cautionner l'expression. Ils avaient abandonné Rohanna, oui - Robb de son plein gré, si l'on omettait la contrainte du devoir qui avait toujours étouffé l'aîné. Eux, contre leur gré : ils n'avaient pas été autorisés à voir Rohanna, ou pas longtemps, mais avaient accepté de s'y plier, de ne pas ruer dans les brancards, de ne pas ajouter du chaos au chaos, de respecter la décision de leur frère et suzerain... jusqu'à maintenant.

Avec une certaine incrédulité, Edric regarda sa chère soeur cracher sur les Lannister. L'accusation était politique, il ne pouvait pas la soutenir, même s'il n'avait pas aimé l'attitude de Garett, avec ses décisions rapides et autoritaires, celles d'un homme habitué à régenter - mais le Lion ne régentait pas le Cerf. Pourtant de toutes, l'accusation était la moindre. Oriane pensait-elle vraiment son frère corrompu par la gloire ? Elle ignorait sans doute combien il aimait Rohanna. Elle n'avait pas été témoin de cet amour, comment aurait-elle pu savoir ? Robb n'en avait pas fait la preuve aujourd'hui.

Oriane aurait dû avoir plus de foi, plus de retenue, tout comme Robb aurait dû avoir plus de coeur, mais le mal était fait et le mal n'était pas de leur fait. Ils ne pouvaient pas se permettre de s'entredéchirer maintenant que les crocs de l'ennemi leur avait ouvert le flanc. Porté par cette seule certitude, Edric avait eu des gestes d'apaisement, inutiles. Debout, il avait voulu soutenir Oriane dans sa souffrance inquiétante, et assis, Robb dans son deuil interdit. Il voulait toujours plaire à tous. Il avait ce rêve d'une famille unie, qui jour après jour prenait des couleurs plus irréelles.

Il ne pouvait que contempler la déchirure que, il le savait, la défense de Robb ne parviendrait à refermer. Car ses arguments étaient des arguments de raison, et cette raison souveraine était précisément ce qu'Oriane lui reprochait. Le Cerf devait suivre son coeur et foncer tête baissée. Le Cerf n'était peut-être pas fait pour cette place... Cette place était-elle ce pourquoi Theodan était mort ? Edric voulait croire que Theodan était mort pour quelque chose de plus grand que le pouvoir de sa maison.

Edric chassa ces pensées traîtres. Robb n'avait pas voulu montrer sa faiblesse, voilà tout. Il ne pouvait pas montrer à ses ennemis, ni à ses amis, qu'il avait été blessé. Sa fausse indifférence était le meilleur des boucliers. Indifférence et vengeance. Il faudrait que ce meurtre, ce meurtre dont Robb confessait la monstruosité, soit lavé publiquement dans le sang.

Un silence tomba comme une trêve dans une guerre de tranchées - Oriane campant sur son fauteuil, Robb titubant de côté, Edric debout entre les deux, impuissant et déchiré, comme trop souvent ces dernières années. Dans ses veines, la chaleur de la colère contre l'Infanticide se changea soudain en glace.

- Elle a été empoisonnée. Le Mestre dit que ça vient du Nord.

D'habitude si vif, son esprit se figea. Derrière ses yeux, l'image d'Ashara se superposa à celle de Rohanna comme une prophétie glaçante. Il secoua la tête. Ça ne pouvait pas être. Ça n'était pas la manière des Nordiens - n'était-ce pas plutôt celle de Dorne ? Depuis quand les Nordiens empoisonnaient-ils ? Quels Nordiens ? Son coeur voulait des noms qui ne pouvaient sans doute être donnés avec précision. Son coeur voulait un nom qui ne soit pas celui de Stark.

- Comment ? Comment le Mestre sait-il ? demanda-t-il, incrédule, agité, voulant savoir et ne pas savoir, voulant savoir tout et tout de suite, mais niant déjà.

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Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur,
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
Molière, Le Misanthrope
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On sombre toujours plus vite lorsque l'on atteint les sommets

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